Ah, les AG du Mirail !

Pour la huitième année consécutive je suis étudiante au Mirail (ouais, ça nous rajeunit pas), la fac la plus gauchiste et engagée de France, naguère qualifiée de « poubelle » par France 2. J’ai vécu différents mouvements, je me souviens de 2009 et 2010 particulièrement. J’ai manifesté. J’ai bloqué. J’ai participé à ses AG fleuves qui durent 5-6 heures et vous donnent envie de sortir faire la révolution. J’ai bu des bières en dansant dans l’amphi 9, j’ai participé à un atelier d’écriture à 4h du matin dans l’Arche avec celui qui est maintenant mon directeur de thèse. Clairement, le Mirail a été pour moi un fabuleux lieu de mon éveil militant, mais aussi de vie. Depuis quelques années, la fougue politique de la fac semblait en sommeil, ça correspondait à mes années de Master, c’était sérieux, comme si le Mirail devenait « adulte » et « responsable » avec moi. Ces deux dernières années j’ai donc cherché le militantisme ailleurs et l’ai trouvé dans le monde magique des internets. Je suis devenue une féministe forcenée et j’ai découvert cette magnifique chose qu’est l’intersectionnalité *cœurs dans les yeux* Bref, une autre façon de militer et de voir le monde.

J’ai suivi de plus loin le mouvement naissant de cette année, je ne me sentais pas concernée par la question du blocage étant donné que je n’ai plus de cours en thèse, ou moins légitime à donner mon avis dessus en tout cas. Je me disais que j’avais déjà participé, que c’était à d’autres de le faire. Je suis allée à une AG pour voir et j’ai été choquée par les tensions terriblement violentes que j’y ai trouvé. Quoi ? Deux jours de blocage et les gens se foutent sur la gueule pour ça ? Je ne sais pas si j’idéalise les anciens mouvements (ce truc de vieille conne qui consiste à dire que « c’était mieux avant ») mais j’ai trouvé les gens super vénères, le contenu des interventions sans grande substance politique, bref j’ai été déçue. J’ai vu des gens voter « contre » une motion appelant à la solidarité avec Ferguson, « contre » plus de moyens pour l’université. Ces même personnes qui nous qualifient d’anti-tout et qui ne nous proposaient comme solutions alternatives au blocage qu’un petit « il faudrait que chacun·e s’informe ». Je me suis promis de ne pas y retourner. C’est peut-être lâche, c’est peut-être égoïste, il se trouve que depuis que je m’intéresse à la cause des femmes (de façon large) j’ai choisi de me ménager, parfois. Et puis j’ai entendu parler d’une AG féministe, j’y suis allée, j’ai vu des femmes prendre le mouvement à bras le corps, ses qualités mais aussi ses défauts. J’ai vu de la réflexion. Malgré ma promesse, je suis retournée en AG. C’était la dernière fois.

• Quand un jeune homme prend la parole pour dire qu’on le traite de « tarlouze » et que vous riez, ou le rabrouez, vous avez un comportement homophobe. Quand vous traitez vos adversaires politiques d’enculé·es, vous avez un comportement homophobe.
• Quand on vous demande de féminiser un maximum votre vocabulaire et que vous rechignez, râlez, vous avez un comportement sexiste. Quand l’AG met en place une double liste pour les tours de parole afin de favoriser l’expression des femmes et que vous criez au scandale, vous avez un comportement sexiste.
• Quand une femme noire prend la parole pour dénoncer le racisme structurel et l’inégalité des chances en prenant comme exemple l’assemblée qui est presque exclusivement blanche et que vous poussez les hauts cris, vous avez un comportement raciste.
• Quand on vous demande à plusieurs reprises de faire moins de bruit pour permettre la traduction des débats en langue des signes et que vous n’écoutez pas, vous avez un comportement validiste.
• Quand une femmes trans prend la parole en parlant d’elle au féminin et que vous pouffez, vous avez un comportement transphobe.

Ce n’est pas du « fascisme du langage » comme je l’ai entendu mardi dernier, c’est une question de respect. Et quel respect ? Celui des oppressé·es, des laissé·es pour compte, des écrasé·es du système. Ce respect que nous demandons n’est pas l’apanage des hommes blancs cis-hétéros valides. Il me semblait que c’était ce pour quoi nous nous battions, qu’on écoute les petit·es, qu’on arrête de dénigrer leurs requêtes, leurs sentiments, leurs vies. Alors voilà, je n’irai plus aux AG du Mirail car je n’ai pas besoin d’aller là-bas pour m’infliger de la merde intolérante, la télé remplit très bien cet office. Et parce que je n’ai pas envie d’avoir cette image là de mes « collègues » étudiant·es, celle de jeunes personnes déjà aigries, intolérantes et dénuées de la moindre bienveillance envers leurs semblables. Je continuerai à suivre, de loin, ce mouvement, qui, même s’il ne parvient pas à ses fins politiques, sera au moins, j’en suis sûre, un merveilleux moment de vie pour tou·tes celleux qui y prennent part et une très bonne école politique.

Luttez, exigez, gagnez !
LL

La communication avec un dominant : l’humour et autres polémiques à la con.

J’en ai déjà pas mal parlé ici, mais, décidément, l’humour semble être une pierre d’achoppement classique lorsque l’on parle de féminisme. En fait, on n’a même pas besoin de parler de féminisme : il suffit, qu’en tant que femme, on s’insurge de quelque chose qui nous porte atteinte pour que l’on soit renvoyées, une fois de plus, à notre statut de meuf pas drôle, qui fait que parler de l’oppression qu’elle subit au quotidien depuis sa naissance et qui la suivra jusqu’à sa mort (une broutille quoi !). Et si je voulais reparler de ce sujet, c’est avant tout car on m’a donné l’occasion de m’énerver toute rouge ce soir. Ce soir, une connaissance publie sur FB ce magnifique tumblr, accompagné du commentaire suivant : « humour noir… J’aime ».

Ce tumblr, tout d’abord, qu’en est-il ? Dès la première image, je suis interloquée, en fait, parce qu’en plus de répandre une haine des femmes assez évidente, ce n’est même pas drôle ! Peut-être que je suis un peu conne (voire complètement), mais il y a des planches que je ne comprends même pas. La deuxième, par exemple (que je ne reproduirai pas ici, parce que la nana (le sexisme n’est pas l’apanage des hommes, et oui) réclame carrément qu’on lui envoie un mail pour ce faire, naméoh et puis quoi encore ?), représente un homme à qui une femme prodigue une fellation, tandis qu’une autre femme pleure en arrière plan. « C’est irrespectueux » dit-elle. « Alors là, pas du tout ! C’est elle qui a demandé. » répond-il. C’est quoi le rapport ? C’est une vraie question hein, si vous avez une réponse à m’apporter, n’hésitez pas, je suis preneuse. J’veux dire, à part illustrer le fait que ce type est un gros naze ? (ce qui perso me fait moyen golri). Vraiment, je suis assez atterrée en voyant ça, en même temps je me dis « Si tu devais traquer tous les connards et connasses qui sévissent sur les internets tu serais pas rendue ma pov’ Loulou ! » Je vous passe donc ma nausée devant la planche qui relate une agression physique, ou encore mon haussement de sourcils gêné quand l’auteure verse carrément dans le pipi-caca-prout (mais sous la forme de menstruations, parce que c’est trop dégueuuuuuu haaaaa mondieu quelle horreur !! du sang qui sort de la chatte pfff roh lol), tout ça sur un air badin du meilleur effet. Finalement, on aurait pu en rester là, sauf qu’en féministe forcenée que je suis, je n’ai pas pu m’empêcher de dire ce que je pensais de cet « humour noir » (encore mes hormones qui devaient me jouer des tours).

« Tiens, c’est marrant, perso j’aurais plutôt dit « humour sexiste ». M’enfin, chacun ses goûts ! 😀  » (vous avez vu : j’ai même mis un petit smiley, histoire de faire comprendre que mon but n’est pas de mettre à l’index la connaissance qui partage, un garçon au demeurant fort sympathique mais qui des fois ne réfléchit pas assez avant de parler, preuve à suivre). Bon voilà, je m’attends à être ignorée (ça arrive souvent), voire censurée (ça arrive aussi), au pire à me retrouver en butte au fameux « holala, pas d’humour, pas de second degrés ! ». Résultat :

et si vous regardiez un peu l’humour pour l’humour on aurait pas des polémiques à la con et on pourrait rigoler tous ensemble….

Oui. Comme vous en ce moment-même (j’en suis sûre), j’ai été sidérée. J’ai écrit une dizaine de réponses dont je n’étais jamais satisfaite, les effaçant tour à tour, allant du plus trivial « t’es con » au pavé le plus abscons (rime suffisante). Finalement, aucune solution n’était idéale, le format du commentaire FB n’était pas adéquat pour ce que j’avais en tête. Du coup, drame : j’écris cet article. Re-drame : vu que je suis une lettreuse je pars en explication de texte de cette réponse.

  • Déjà, le « vous ». C’est qui ce « vous » ? (j’étais la première commentatrice) Les femmes ? Les féministes ? Les personnes oppressées ? Quoi qu’il en soit, parfait exemple de généralisation (qui rime aussi avec con, mais ça fait une rime pauvre), comme si ma voix représentait celle de toutes les femmes, ou de toutes les féministes. Je n’ai pas cette prétention : ma voix ne représente que moi, je ne suis pas la porte-parole d’un mouvement ou d’un parti politique, mes propos n’engagent que moi.
  • Ensuite, « l’humour pour l’humour ». Je l’ai déjà dit : je n’ai pas trouvé ce tumblr drôle. En sous-entendant que si je laissais mes combats au placard je trouverais ça drôle, cet homme renie ma subjectivité. En gros : s’il trouve ça drôle, alors tout le monde doit trouver ça drôle, si tel n’est pas le cas c’est qu’on n’a pas compris, qu’on est coincé.e.s, qu’on est trop con.ne.s, etc. A aucun moment il n’y a remise en question de son avis tout-puissant. C’est catégorique. Il y a également déni de la portée politique de l’humour : oui, l’humour peut avoir des conséquences. Ainsi, à force d’entendre des blagues sur les blondes depuis leur plus tendre enfance, certaines femmes blondes ont fini par les intégrer, par s’auto-vanner du genre « haha mais tu comprends j’suis blonde aussi ! » Hilarant. De façon plus générale, les femmes vont se croire plus dépendantes émotionnellement et plus jalouses que les hommes car on leur a servi des modèles du style Alexandra Lamy dans « Un gars/Une fille ». La nana insupportable, qui flique son mec en permanence. Le gène de la jalousie ou de la dépendance émotionnelle ne se trouve pas dans les couilles ou les ovaires, en fait, SCOOP, il n’existe pas ! Ça marche avec toutes les oppressions en fait, notamment pour le racisme. Donc, oui, je prends l’humour pour l’humour, à savoir une arme qui peut faire énormément de mal aux gens.
  • Puis, « polémiques à la con ». Haha ! Encore une fois, déni de mon ressenti : même si je pense qu’un débat vaut la peine d’être mené, mon interlocuteur ne le verra que comme une « polémique à la con », un truc dont on se fout, qui ne touche personne, anecdotique. Je te le concède, en tant qu’homme blanc, je doute que tu aies à pâtir du sexisme ou du racisme de notre société, ce n’est cependant pas une raison pour dénigrer tout ce qui ne te touche pas. Je me sens infantilisée par cette expression, parce que c’est sous-entendre que c’est un caprice de ma part et que les vrais sujets ne sont pas là. Mais où avais-je la tête ? Je n’ai vraiment rien compris à la vie, heureusement qu’un homme est là pour me remettre dans le droit chemin ! (second degrés humour tout ça tout ça, bien sûr) Petit tip relationnel : même si on s’en branle de ce que dit quelqu’un, le minimum du respect c’est de ne pas lui dire (à part si on veut faire souffrir la personne bien entendu, dans ce cas foncez les gens !)
  • Enfin, « on pourrait rigoler tous ensemble ». Le clou du spectacle ! J’insiste bien sur le verbe « pouvoir », employé ici au conditionnel. Comprenez : si on peut pas, c’est votre faute à vous les gens jamais contents. Imaginez : ‘tain Christiane tu fais chier avec tes histoires de racisme, nous ce qu’on voulait c’est rigoler tous ensemble, tu vois c’est toi qui te ghettoïse en voulant pas te bidonner quand on te vanne de guenon. Vraiment aucun humour quoi ! Même si je ne venais pas faire chier pour des histoires de sexisme, non, on ne rigolera jamais « tous ensemble » face à un tumblr ou une blague sexiste/raciste/homophobe/etc., tout simplement car il s’agit d’un « humour » excluant. Il a pour vocation de faire rire les dominant.e.s et, par un tour de passe-passe assez vicieux et néanmoins remarquable, réussit même parfois à faire rire les personnes qu’il cible. Moi-même j’ai ri à des blagues sexistes, jusqu’au jour où j’ai réalisé que ces blagues étaient un instrument de la domination des hommes sur les femmes. Qu’elles entretenaient la faible estime que certaines femmes ont d’elles-mêmes et qu’elles n’encourageaient pas la sororité, bien au contraire.

En conclusion, je ne veux pas stigmatiser les personnes qui trouvent cet humour drôle, chacun ses goûts après tout, je le disais dès mon premier commentaire. En retour, j’apprécierais assez qu’on ne vienne pas juger mon combat, mes idéaux et mon sens de l’humour. Et, si l’on n’est pas d’accord avec moi, qu’on en demeure pas moins respectueux.se : affrontement sur les idées, oui ; sur les personnes, non. A l’homme qui a partagé ce tumblr : j’espère donc que tu comprendras que ce n’est certainement pas ta personne que j’attaque dans ce billet, seulement cette petite phrase qui a eu le don de beaucoup m’énerver, pour les raisons sus-mentionnées.

Sur ces bonnes paroles, je vais aller boire des verres et je vous embrasse.

Ne vannez jamais une féministe (on vous avait prévenu.e.s aussi) ! 😛

LL

Ah oui, et si vous vous dites que je dois bien me faire chier dans ma life et que vous vous demandez ce qui me fait rire comme une baleine (best blague 1995), bin par exemple le dernier truc qui m’a fait pleurer de rire c’est une enquête de Baborlelefan. Enjoy 😉

La communication avec un dominant : l’éternelle incompréhension ?

Que vous le vouliez ou non, dans notre société, il y a des dominant.e.s et des dominé.e.s (le « e » à dominant c’est juste pour la forme, dans la majeure partie des cas il s’agit d’hommes). Le dominant absolu c’est donc l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide (p’tain à un critère j’y étais !). Etant moi-même blanche hétérosexuelle cisgenre et valide, je peux donc me retrouver en situation de dominante, lorsque je suis avec une femme noire par exemple, ou un.e transexuel.le. Qu’on ne s’y trompe pas : je ne pense pas être supérieure à ces personnes, tout comme je ne pense pas que le dominant absolu me soit supérieur, je ne pense pas qu’il y ait de différences essentielles entre nous. Je ne dis pas non plus que le dominant cherche à atteindre cette position, ni même qu’il s’y sente heureux. Ceci dit, même en voulant à toute force échapper à sa condition de dominant, on le reste bel et bien. Ce qui crée cette relation dominant.e/dominé.e, c’est la façon dont nous sommes perçu.e.s par la société. Ainsi, de manière générale, le « dominant absolu » décrit ci-dessus sera favorisé dans la majeure partie des situations. Depuis sa naissance, il n’a jamais eu de problème grave du fait qu’il appartienne à telle ou telle classe, on ne l’a jamais traité de « sale bougnoule », on ne l’a jamais regardé de travers pour ce qu’il était, on ne l’a jamais violé. Et là, c’est le moment où tout un tas de dominants se sentent attaqués, reniés : « mais moi aussi j’ai souffert dans ma vieuuh, et les viols d’hommes ça existe, et blablabla ». Oui, le dominant est susceptible. Le dominant aime se regarder le nombril : normal, en même temps, on lui a toujours appris que tout lui était dû.

Cher dominant qui me lis, je ne parle pas de toi PERSONNELLEMENT quand j’écris cela. J’écris de façon générale. Je décris la majorité des cas de notre société. Bien sûr que toi aussi tu peux souffrir. Ceci dit, cette souffrance n’est en rien comparable à celle vécue par les dominé.e.s au quotidien. Donc, si tu veux devenir une meilleure personne, laisse les parler, pour une fois.
Accessoirement, cher dominant qui ne t’es pas senti agressé individuellement par le premier paragraphe : cool.

Tout ça pour venir au point qui m’intéresse plus particulièrement aujourd’hui : la communication avec un dominant. Vaste programme. Que nous soyons dominant.e ou dominé.e, dans notre société, nous devons satisfaire à plusieurs injonctions. L’homme doit être viril, la femme féminine par exemple. L’homme doit garder ses poils, la femme les enlever. Ce genre de trucs super logiques dont on ne comprend pas l’utilité mais qu’il faut appliquer, au risque de passer pour de dangereux parias. Cependant, en tant que dominant absolu, l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide peut se soustraire aisément à certains devoirs. De plus, la société lui mettra moins de pression et aura tendance à être plus laxiste envers lui. (Pour ceux qui veulent des chiffres, des arguments plus développés, vous pouvez aller ici.) De là découle une certaine incompréhension du dominant quant aux questions que peuvent se poser les dominé.e.s. Et là je parle du dominant plein de bonne volonté, qui fait un effort pour tenter de comprendre le/la dominé.e. Le dominant méchant se contentera de vous sortir une blague raciste/sexiste/homophobe, tout en vous disant que vous n’avez vraiment pas d’humour et que de toute façon c’est la vie, les noir.e.s/arabes/femmes/homosexuel.le.s sont moins bien/moins forts/moins tout ce que vous voulez, que lui, le dominant, qui est absolument génial et qui connaît aussi la souffrance d’être rejeté parce qu’une fois une salope une femme n’a pas voulu de lui, ouin ouin. Donc lui on l’oublie parce que concrètement j’ai pas envie de perdre de temps avec ce genre de connards. Bye bye connard, bonne journée ! 🙂

Non, ici il sera question du dominant absolu « gentil », celui qui comprend bien qu’il y a hiérarchie dans notre bas-monde, qui est contre la guerre, mais faut pas pousser mémé dans les orties non plus, il est contre les inégalités en principe mais militer c’est fatigant. Lire des textes sur la domination masculine, et puis quoi encore ? En même temps, je peux comprendre ce genre de comportements, si j’étais un dominant absolu je crois bien que je me la coulerais douce aussi ! Seulement voilà, un dominant absolu entretient des relations avec des dominé.e.s (au moins sa femme quoi ! oui, vu qu’il est hétéro), il ne peut donc pas agir comme si leurs problématiques lui étaient complètement étrangères. Il ne peut pas, s’il a un minimum de bonne foi, faire comme s’il n’y avait aucun problème. Il ne peut pas nier la souffrance que vivent les dominé.e.s de son entourage. Cette amie qui ne peut pas s’habiller comme elle veut pour sortir sous peine de harcèlement ? Cette autre qui s’est faite violer ? Et celui-là dont quelqu’un a dit qu’il sentait car il avait la peau noire ? Toutes ces personnes qui n’osent pas se dévoiler, qui se suicident car leur orientation sexuelle est jugée blâmable par des intégristes qui défilent ? Dominant absolu, seul le hasard a fait que tu ne sois pas l’un d’eux.

Comment, alors, communiquer avec ces personnes qui sont stigmatisées alors que tu ne l’es pas ? Ecoute-les. Ne remets pas en doute leur ressenti, ne juge pas ridicule le fait qu’elles suivent des injonctions qui ne te touchent pas. En tant que femme, on m’a appris que je devais être épilée pour sortir. Trouvé-je cela ridicule ? Oui. Le fais-je quand même ? Non, plus maintenant (et encore, pas tout le temps), mais je l’ai fait pendant des années, et il me faut du courage pour oser le faire. Ainsi, je ne jugerai jamais une femme qui s’épile alors même qu’elle trouve cela ridicule. Dominant, ne le fais pas non plus. Ne pose pas des questions du style « Pourquoi le fais-tu alors que tu dis toi-même que c’est une injonction patriarcale ? ». La réponse est toute simple : parce que je vis dans une société patriarcale qui me fait me sentir encore plus marginale si je ne suis pas ses injonctions, parce qu’on m’a élevée en me disant que c’est comme ça que les choses se passent, parce que tout le monde, autour de moi, me regarde bizarrement si je ne le fais pas. Le dominant absolu ne se rend pas compte de la force de ces discours normatifs tout simplement car il ne les vit pas dans sa chair – si j’ose dire. Ainsi, sans explications préalables sur la force de cesdits discours, la communication semble vraiment compliquée avec un dominant. Il analysera en effet vos dires à l’aune de sa propre réalité, sans penser à les remettre en perspective. C’est alors à nous de le leur expliquer. Oui, je sais, c’est chiant de toujours devoir interpeller le dominant pour qu’il veuille bien s’abaisser à regarder vers nous, alors ne le faites qu’avec ceux que vous aimez vraiment, ceux qui font des efforts, ceux qui s’intéressent réellement à vous.

Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

Kiss love flex

LL

La violence ordinaire.

Entreprise délicate s’il en est, que de faire comprendre à ses proches que cette réflexion si drôle est en fait un acte de violence qui me blesse profondément. Je veux que les personnes impliquées comprennent qu’il ne s’agit pas d’une attaque personnelle et étant donné que je suis une personne intelligente je ne tiendrai pas (trop) rigueur. Je ne me sers de cet exemple personnel que pour démontrer un point de vue plus large. Je suis désolée par avance si je blesse la sensibilité d’untel ou untel, sachez que la mienne aussi en a pris un coup.

L’exemple personnel. Ce week-end, lors d’une soirée, le compagnon d’une amie m’a fait tomber. C’est-à-dire qu’il m’a attrapée par les bras et, sciemment, m’a poussée jusqu’à ce que je me retrouve à terre. Puis, alors que je lui demandais s’il était fier de lui, d’avoir réussi à faire tomber une personne plus petite et plus faible que lui, il a répondu : « C’était pour te remettre à ta place ». Apparemment, je devais donc être « remise à ma place ». Quelle est-elle, cette place, au juste ? Au sol, dans la poussière ? Ou peut-être bien dans la cuisine ? Dans le lit d’un homme, silencieuse et soumise ? Interrogé un peu plus tard par mon amie au sujet de cet événement, le jeune homme en question était interloqué : « On rigolait… »

Le point de vue plus large. Voilà bien le fond du problème ! Tant que les hommes seront persuadés que cela fait rire les femmes d’être humiliées, moquées, interpellées en permanence à propos de leur militantisme féministe, bien sûr nous n’irons pas bien loin. Oui, nous sommes féministes. Quand nous sommes en soirée avec des amis, nous aimerions pouvoir oublier les raisons qui nous poussent à l’être, du moins pour quelques heures. Ces hommes qui se croient drôles en balançant des blagues sexistes devant nous et en attendant notre réaction le sourire aux lèvres se conduisent très clairement comme des connards en faisant ça. Attention, je n’ai pas dit que ce sont des connards, j’ai dit qu’ils se comportaient comme tels. Comme des connards et même pas originaux en plus : vous croyez réellement que vous êtes les seuls à avoir la magnifique idée de nous provoquer à ce propos ? Quand j’entends que l’on me présente en disant « Tiens, elle c’est la féministe de la bande » et que cela suscite des sourires entendus, du genre « Haha, on va bien se marrer », j’ai juste envie de me casser en fait. Ça ne me fait pas rire. J’ai envie d’interpeller les gens : « Mec, je ne suis pas ta pote, on se connaît pas, donc tes blagues de merde tu les gardes. » Bien sûr, une femme qui dit ça, ça fait encore plus rire. Alors je me tais, et je patiente. Et bien sûr que nous réagissons quand on nous cherche, même si ça ne sert à rien. Et bien sûr que nous nous sentons humiliées quand nous nous retrouvons par terre, dominées par la grandeur de la personne en face de nous, debout. Sérieusement, c’est quoi ce truc de faire tomber les gens ? Hormis l’humiliation, quel est le but recherché ? Vous avez déjà vu deux potes se faire tomber en soirée, comme ça ? (j’veux dire, depuis qu’on n’a plus 18 ans).

Alors, oui, vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais quand vous faites des réflexions incessantes, quand vous utilisez la force physique pour illustrer votre point de vue, vous faites preuve de violence sexiste. Violence ordinaire presque, puisque tellement acceptée par la société. Vous pensez que vous n’êtes pas sexistes parce que vous « aimez » les femmes, parce que vous respectez votre compagne, parce que vous ne pensez pas réellement ce que vous dites ? Remettriez-vous « à sa place », en la faisant tomber, une personne noire par exemple ? Ne trouveriez-vous pas ça raciste ? Pouvez-vous nous traiter autrement que comme des individus sexués ? Si la réponse est non, inutile de nous parler, vos idées ne nous intéressent pas. Posez-vous la question, sérieusement : « Est-ce que je pense que la personne en face de moi est différente parce que son sexe est différent ? » Si la réponse est oui, alors permettez-moi de vous dire que vous avez tort. Nous ne vous jugerons jamais sur votre sexe, votre couleur de peau ou de cheveux, votre orientation sexuelle, s’il vous plaît, faites de même. Et si cela vous semble trop compliqué, alors ne nous parlez pas.

Réfléchissez avant de parler, avant d’agir.

Bisous.
LL

Le féminisme pour les nuls

Mon T-shirt militant

Quand j’étais gamine, le féminisme était représenté dans mon esprit par Les Chiennes de garde et Isabelle Alonso, ça restait pour moi quelque chose d’assez agressif, dans la marge. A posteriori je me rends compte que j’étais simplement influencée par le discours dominant des média. Ce qui m’étonne tout de même avec la féministe que j’ai eu pour mère ! Bref, la révélation n’est venue que bien des années plus tard grâce à la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. D’un coup, j’ai tout compris (du moins c’est l’impression que ça m’en a fait), j’ai réalisé que le féminisme était « simplement » la revendication de ne pas être jugé par rapport à son sexe mais pour tout ce qui me fait, et qui est donc infiniment plus varié que mon genre. Je trouvais les mots de Beauvoir apaisés, pas dans l’affect ni le ressenti, mais profondément scientifiques. C’est cela qui m’a convaincue je crois. Bien sûr, ce sujet me touche directement et intimement, mais pour paraître crédible, pour convaincre, je dois m’efforcer d’utiliser les arguments les plus objectifs possibles. Et encore plus pour le cas du féminisme où l’on sera si promptement taxée d’hystérie si l’on fait mine de prendre le débat un peu trop à cœur !

Tout récemment, j’ai découvert un autre aspect du sexisme grâce à l’excellent article de Mar_Lard sur le non moins merveilleux blog Genre ! (c’est vrai que l’article est très long mais franchement lisez le, c’est accablant) : j’ai été tout simplement désespérée. Je ne sais même pas quoi dire de plus à propos de cet article, il faut vraiment le voir pour le croire, et à ce niveau là Mar_Lard a fait un très bon boulot de collecte de données, c’est impressionnant.

Ce n’est pas spécifiquement de ça que je voulais parler mais plutôt de l’autre découverte que j’ai faite parallèlement à la lecture de ce post : les blogs féministes. Tout un monde caché sur internet qui n’attendait que moi, chouette ! J’ai tourné sur plusieurs d’entre eux, lu des choses plus intéressantes les unes que les autres, j’ai été ravie, j’ai décidé de commencer un blog moi aussi, pas spécifiquement féministe mais sur les sujets qui me tiennent à cœur (vous l’aurez compris, le féminisme en fait partie). La réflexion que je me suis faite à la lecture de ces blogs c’est que c’est très bien mais quid des néophytes ? Je veux dire, les personnes qui ne se sont jamais réclamées féministes, qui, au contraire, sont adeptes du « je ne suis pas féministe mais… » ? Personnellement, je suis déjà convaincue, alors la lecture de ces articles ne me convainc que davantage, bien sûr. Qu’en est-il des hommes et des femmes qu’il reste à persuader ? Parce qu’effectivement, mon but, en tant que féministe, c’est que tout le monde comprenne qu’il est d’utilité publique de mettre un terme à la vision genrée du monde telle que nous la vivons aujourd’hui.

Je me souviens d’une conversation particulièrement éprouvante avec une amie qui tentait de m’expliquer pourquoi elle n’était pas féministe (déjà, dans mon esprit, une femme pas féministe il y a un problème mais bon…) et qui utilisait pour cela tous les arguments classiques (il y a pire ailleurs, etc.) mais en même temps avouait qu’elle ne s’habillait pas comme elle le souhaitait réellement parce qu’elle avait peur des remarques des hommes. Il a été difficile pour moi de lui faire comprendre qu’elle avait elle-même avancé le meilleur contre-argument à son postulat de base. Les gens ont tellement pris en compte la vision patriarcale des féministes comme un groupe d’hystériques, moches et mal baisées que, bien sûr, ça ne fait pas plaisir de s’identifier à ça. Il faut leur expliquer qu’il est nécessaire d’aller plus loin, il faut leur dire que leur volonté de s’épanouir indépendamment de toute notion de genre, c’est déjà du féminisme ! Qu’on peut être féministe quand on aime le shopping, mais aussi quand on préfère mater un match de rugby en buvant de la bière (histoire de bien balayer tous les clichés). C’est difficile pour certains hommes de comprendre ces revendications parce que, comme toute discrimination que l’on ne vit pas personnellement, ils ont l’impression que le sexisme n’existe pas, n’est pas si grave, etc. C’est le rôle des féministes que de montrer à ces personnes (hommes comme femmes d’ailleurs, un grand nombre se voilant la face) que « féminisme » n’est pas un gros mot.

La prochaine fois je ne vous parlerai pas des Femen non plus.

Love
LL