Ah, les AG du Mirail !

Pour la huitième année consécutive je suis étudiante au Mirail (ouais, ça nous rajeunit pas), la fac la plus gauchiste et engagée de France, naguère qualifiée de « poubelle » par France 2. J’ai vécu différents mouvements, je me souviens de 2009 et 2010 particulièrement. J’ai manifesté. J’ai bloqué. J’ai participé à ses AG fleuves qui durent 5-6 heures et vous donnent envie de sortir faire la révolution. J’ai bu des bières en dansant dans l’amphi 9, j’ai participé à un atelier d’écriture à 4h du matin dans l’Arche avec celui qui est maintenant mon directeur de thèse. Clairement, le Mirail a été pour moi un fabuleux lieu de mon éveil militant, mais aussi de vie. Depuis quelques années, la fougue politique de la fac semblait en sommeil, ça correspondait à mes années de Master, c’était sérieux, comme si le Mirail devenait « adulte » et « responsable » avec moi. Ces deux dernières années j’ai donc cherché le militantisme ailleurs et l’ai trouvé dans le monde magique des internets. Je suis devenue une féministe forcenée et j’ai découvert cette magnifique chose qu’est l’intersectionnalité *cœurs dans les yeux* Bref, une autre façon de militer et de voir le monde.

J’ai suivi de plus loin le mouvement naissant de cette année, je ne me sentais pas concernée par la question du blocage étant donné que je n’ai plus de cours en thèse, ou moins légitime à donner mon avis dessus en tout cas. Je me disais que j’avais déjà participé, que c’était à d’autres de le faire. Je suis allée à une AG pour voir et j’ai été choquée par les tensions terriblement violentes que j’y ai trouvé. Quoi ? Deux jours de blocage et les gens se foutent sur la gueule pour ça ? Je ne sais pas si j’idéalise les anciens mouvements (ce truc de vieille conne qui consiste à dire que « c’était mieux avant ») mais j’ai trouvé les gens super vénères, le contenu des interventions sans grande substance politique, bref j’ai été déçue. J’ai vu des gens voter « contre » une motion appelant à la solidarité avec Ferguson, « contre » plus de moyens pour l’université. Ces même personnes qui nous qualifient d’anti-tout et qui ne nous proposaient comme solutions alternatives au blocage qu’un petit « il faudrait que chacun·e s’informe ». Je me suis promis de ne pas y retourner. C’est peut-être lâche, c’est peut-être égoïste, il se trouve que depuis que je m’intéresse à la cause des femmes (de façon large) j’ai choisi de me ménager, parfois. Et puis j’ai entendu parler d’une AG féministe, j’y suis allée, j’ai vu des femmes prendre le mouvement à bras le corps, ses qualités mais aussi ses défauts. J’ai vu de la réflexion. Malgré ma promesse, je suis retournée en AG. C’était la dernière fois.

• Quand un jeune homme prend la parole pour dire qu’on le traite de « tarlouze » et que vous riez, ou le rabrouez, vous avez un comportement homophobe. Quand vous traitez vos adversaires politiques d’enculé·es, vous avez un comportement homophobe.
• Quand on vous demande de féminiser un maximum votre vocabulaire et que vous rechignez, râlez, vous avez un comportement sexiste. Quand l’AG met en place une double liste pour les tours de parole afin de favoriser l’expression des femmes et que vous criez au scandale, vous avez un comportement sexiste.
• Quand une femme noire prend la parole pour dénoncer le racisme structurel et l’inégalité des chances en prenant comme exemple l’assemblée qui est presque exclusivement blanche et que vous poussez les hauts cris, vous avez un comportement raciste.
• Quand on vous demande à plusieurs reprises de faire moins de bruit pour permettre la traduction des débats en langue des signes et que vous n’écoutez pas, vous avez un comportement validiste.
• Quand une femmes trans prend la parole en parlant d’elle au féminin et que vous pouffez, vous avez un comportement transphobe.

Ce n’est pas du « fascisme du langage » comme je l’ai entendu mardi dernier, c’est une question de respect. Et quel respect ? Celui des oppressé·es, des laissé·es pour compte, des écrasé·es du système. Ce respect que nous demandons n’est pas l’apanage des hommes blancs cis-hétéros valides. Il me semblait que c’était ce pour quoi nous nous battions, qu’on écoute les petit·es, qu’on arrête de dénigrer leurs requêtes, leurs sentiments, leurs vies. Alors voilà, je n’irai plus aux AG du Mirail car je n’ai pas besoin d’aller là-bas pour m’infliger de la merde intolérante, la télé remplit très bien cet office. Et parce que je n’ai pas envie d’avoir cette image là de mes « collègues » étudiant·es, celle de jeunes personnes déjà aigries, intolérantes et dénuées de la moindre bienveillance envers leurs semblables. Je continuerai à suivre, de loin, ce mouvement, qui, même s’il ne parvient pas à ses fins politiques, sera au moins, j’en suis sûre, un merveilleux moment de vie pour tou·tes celleux qui y prennent part et une très bonne école politique.

Luttez, exigez, gagnez !
LL

Génocide des Tutsi au Rwanda : 20 ans de déni.

NB : je suis blanche et Française, je ne suis jamais allée au Rwanda. Ce billet se base principalement sur l’article de Claudine Vidal, «Le génocide des Rwandais Tutsi», publié dans l’ouvrage de Françoise Héritier, De la violence (Paris, Odile Jacob, 1996). Si vous y trouvez des erreurs, des imprécisions, des maladresses, n’hésitez pas à m’en faire part.

Le lundi 7 avril 2014 marquera la date anniversaire du début du génocide des Tutsi au Rwanda. Vingt après, ce massacre qui dura à peine 100 jours marque encore les esprits par sa rare violence. Un génocide à la machette, image d’Épinal horrifique qui colle si bien à l’imaginaire occidental sur l’Afrique. Et nul besoin d’être un raciste décomplexé pour choisir d’emblée une explication essentialiste à cette tuerie : pour beaucoup, le génocide au Rwanda s’explique par «l’animalité» africaine, les conflits interethniques millénaires impossibles à résoudre autrement que par le sang et la barbarie. Vidal relève un exemple parmi tant d’autres, dans un journal que l’on pourra difficilement qualifier de raciste :

Dans Le Monde des livres, Serge Marti écrit : «Chacun a en tête le drame de l’ex-Yougoslavie, retournée à ses querelles ancestrales, […], ou encore les horreurs du Rwanda, caractéristiques d’une Afrique postcoloniale où les nations ne sont en fait que des conglomérats d’ethnies.» On admirera combien le préjugé sur l’Afrique parle littéralement dans ces lignes : en Europe, se déroule un «drame», noble euphémisme, au Rwanda, se produisent des «horreurs», appel racoleur à la répulsion et qui vaut pour tout le continent puisque ces horreurs seraient «caractéristiques» de l’Afrique. On remarquera aussi au passage comment la brutalité du verdict se drape dans une pseudo-politologie, dévoilant la réalité («en fait») des nations africaines, ces «conglomérats d’ethnies». Un tel texte ne constitue nullement une rareté.

Au Rwanda il n’y a jamais eu de conflit interethnique millénaire. Les Tutsi et les Hutu vivent en parfaite intelligence depuis des années lorsque le pays est colonisé par l’Allemagne, puis la Belgique. Objectivement, la différence entre ces deux groupes ethniques est leur profession : les Hutu sont agriculteurs, les Tutsi pasteurs. Ils ont la même langue, la même apparence, les mêmes rites, la même histoire et se considèrent comme les descendants d’un même peuple. Les inter-mariages existent, ce qui prouve une certaine porosité entre ces deux classes, qui ne sont pas discriminantes. Bien sûr, chacun sait à quel groupe il appartient, et à quel groupe appartient son voisin, mais l’appartenance à tel ou tel groupe n’est pas signifiante.

Les colonisateurs européens vont très rapidement parvenir à imposer leur vision raciste des Rwandais. Vision qui s’appuie sur un mythe historique (autrement dit un fantasme, appelons un chat un chat) selon lequel le Rwanda serait un royaume gouverné par les Tutsi. Les colons les voient comme des «Européens noirs» (presque des humains, en somme) : ils sont grands, ont les traits fins, la peau plus claire, etc. L’avantage avec un fantasme, c’est qu’il n’a pas besoin de correspondre à la réalité. Néanmoins, les colons construisent une société raciste, dans laquelle l’ethnie est inscrite sur les papiers d’identités, en faisant un critère discriminant. Les Tutsi ont accès aux postes à responsabilités et aux études supérieures, ils sont privilégiés, tandis que les Hutu sont mis au ban de la société, exclus de toutes les sphères de pouvoir. Petit à petit se crée un ressentiment, que l’on peut juger légitime, des Hutu envers les Tutsi. Ces premiers les considèrent comme des traîtres, des complices du colonialisme, et à l’indépendance, en 1962, les Tutsi sont autant, voire plus haïs que les Belges. On peut également comprendre que les Tutsi aient accepté les privilèges qu’on leur offrait : qui refuserait ? Il s’agit là bien sûr d’une description globale : il ne me semble pas abusif de dire qu’il y a dû y avoir des Tutsi qui ont profité de leurs avantages pour persécuter des Hutu, tout comme certains devaient refuser ces avantages et éprouver un violent sentiment d’injustice.
Les Belges ont fait des Tutsi l’élite du Rwanda et ont divisé ce peuple auparavant uni en trois ethnies distinctes : Tutsi, Hutu et Twa (ces derniers étant jugés également inférieurs et regroupés avec les Hutu). Quand ils sont partis en 1962, ils ont laissé les Tutsi, bien inférieurs numériquement (le Rwanda est à 80% hutu), se débrouiller tous seuls et faire face à une haine alimentée par le régime colonial depuis de nombreuses années.

Le génocide des Tutsi n’est donc pas, comme on aimerait le croire, un fait isolé et circonscrit au printemps 1994. Dès 1963, les massacres de Tutsi commencent et ils n’iront qu’en s’intensifiant jusqu’au génocide «officiel». En 1964, le quotidien Le Monde parle déjà de «génocide», mais qui s’en soucie ? D’où vient le génocide des Tutsi ? De l’instauration, par les colons européens, d’un système raciste et ethniste qui prend racine dans la vision hiérarchisée des peuples de ces mêmes européens. De l’indifférence de la société occidentale pendant plus de trente ans. De génération en génération, les Tutsi sont persécutés et assassinés. Une grande partie d’entre eux émigrent dans les pays voisins (Burundi, Ouganda, Congo-Kinshasa), c’est ainsi au Burundi qu’aura lieu, en 1972, un massacre de Hutu en guise de représailles. Bien sûr, cela ne fait qu’attiser la haine qui gronde au Rwanda. Au début des années 1990, les émigrés rwandais et surtout leurs descendants s’organisent et menacent d’envahir le Rwanda, sous le nom de FPR (Front Patriotique Rwandais). La mort du président rwandais hutu, Juvénal Habyarimana, assassiné dans son avion en avril 1994, est le déclencheur du plus important massacre de Tutsi (et, dans une moindre mesure, de Hutu s’opposant au génocide) au Rwanda. La façon même de tuer illustre bien la responsabilité des discours racistes des colons : en effet, les marqueurs symboliques (de l’ordre de l’imaginaire) sont attaqués. Les Tutsi, supposément grands, sont amputés de leurs bras et leurs jambes, pour les «raccourcir». Le verbe «couper» devient d’ailleurs synonyme de «tuer».

Vingt ans plus tard, le génocide des Tutsi au Rwanda est encore extrêmement méconnu en Europe, en France, et ne passionne pas les foules. On s’en fiche tellement que Canal + peut diffuser un sketch ouvertement raciste sans que grand monde s’en émeuve, comme s’en indigne justement l’écrivaine Scholastique Mukasonga. On s’en fiche tellement que la chaîne nous sert les fausses excuses habituelles des dominants : «Vous avez mal compris». A quand une prise de conscience ? A quand une reconnaissance de la responsabilité de l’Europe dans ce drame ? A quand des excuses ? Le génocide des Tutsi au Rwanda est une preuve de plus que la colonisation n’a rien de positif, elle est au mieux un système oppressif et aliénant, au pire responsable de la mort de milliers (millions ?) de personnes.

LL
A lire, en ligne, sur le sujet : Un génocide sans importance. La France et le Vatican au Rwanda de Jean-Paul Gouteux.

« Nous n’avons plus besoin du féminisme » – Séminaire « Genre et empowerment » (14/02/14)

Voilà une problématique dont je voulais parler depuis quelques temps. C’est en me rendant au séminaire « Genre et empowerment » du réseau Arpège vendredi dernier que j’ai trouvé une parfaite illustration de mon propos.

Le matin, une jeune femme nous a raconté une enquête de terrain au Bénin. Là-bas des femmes s’organisent pour se professionnaliser et montent une usine de sauce tomates. Leur but est de s’émanciper, de sortir un peu de la maison. Très vite, l’on se rend compte que cela a des conséquences « négatives » : les maris ne sont pas contents quand leurs femmes ne ramènent pas assez d’argent à la maison, celles-ci craignent leur colère. La charge de travail des femmes est doublée car, en parallèle de leur emploi salarié, elles continuent à s’occuper de la maison, de la nourriture, des enfants. Des douleurs physiques apparaissent. Enfin, l’argent supplémentaire qu’elles gagnent est essentiellement réinvesti dans la famille, tandis que les maris peuvent économiser de leur côté et se faire plaisir, à eux. Finalement, l’autonomisation ne serait-elle pas plus masculine que féminine ?
Néanmoins, les femmes ont une occasion de se retrouver entre elles et d’avoir un dialogue critique ensemble. Elles s’organisent comme groupe, elles ont une dynamique collective et s’entraident. Tout cela n’est pas parfait mais il y a quand même empowerment.

L’après-midi, un jeune homme nous a également raconté une enquête de terrain durant laquelle il a rencontré des femmes qui s’organisaient pour gagner en indépendance. Dans cet exemple, les femmes montaient un réseau d’agritourisme en parallèle de l’exploitation agricole de leurs maris. Tout comme les Béninoises, ces femmes cherchent à se fabriquer une activité personnelle, un espace à elles. Et tout comme pour les Béninoises, on se rend vite compte que les conséquences sont en partie négatives : elles ne sont pas prises au sérieux, leur activité est vue comme un passe-temps, un loisir, alors qu’il s’agit d’un réel travail. Elles doivent négocier en permanence l’idéologie patriarcale, argumenter pour chaque chose. Leur charge de travail est également doublée car elles continuent à s’occuper de la maison, de la nourriture. Une femme témoigne : alors qu’elle est en train de parler avec un couple de touristes, son mari vient lui dire que son fils et lui attendent qu’elle vienne leur faire à manger. Elle est obligée de dire au revoir aux touristes pour aller s’occuper de « ses » hommes. Enfin, les rapports de pouvoir sont très durs. Une femme qui a tout organisé durant de nombreuses semaines pour mener à bien son activité « agritouristique » s’entend dire par son mari qu’elle doit tout arrêter car cela la distrairait de son travail à la ferme. Elle pleure. Une femme qui doit s’absenter une semaine pour ses affaires doit demander l’autorisation à son fils pour demander à un ancien employé de la remplacer. Elle dit « bien sûr je demande à mon fils si je peux demander à … de me remplacer ».
Néanmoins, les femmes qui parviennent à traverser tous ces obstacles ont l’opportunité alors de créer du lien social. Elles ont désormais un espace personnel, qui leur appartient, et une indépendance financière. Elles acquièrent une certaine légitimité sur l’exploitation et s’organisent en groupe. Tout cela n’est pas parfait mais il y a quand même empowerment.

Que nous disent ces deux exemples ? Qu’il y a encore beaucoup de travail à faire, bien sûr. Et auprès des femmes en premier lieu, qui relaient elles-mêmes des discours essentialistes et stéréotypés. Auprès des hommes aussi, évidemment, qui voient encore bien trop souvent les femmes comme des servantes, des assistantes, des personnes « utilitaires ». C’est le but du féminisme : mettre sur un pied d’égalité tous les êtres humains. Mais c’est déjà le cas chez nous, pas vrai ? Nous devons maintenant nous occuper de répandre la bonne parole aux pays « moins avancés » que nous, non ? Le féminisme, chez nous, n’a plus vraiment d’utilité.

Je vous ai dit où se passait la deuxième étude de terrain ? En Aveyron. A moins de 200 kilomètres de là où je me trouve en ce moment même.
Ne me dites plus jamais que nous n’avons plus besoin du féminisme.

La communication avec un dominant : l’humour et autres polémiques à la con.

J’en ai déjà pas mal parlé ici, mais, décidément, l’humour semble être une pierre d’achoppement classique lorsque l’on parle de féminisme. En fait, on n’a même pas besoin de parler de féminisme : il suffit, qu’en tant que femme, on s’insurge de quelque chose qui nous porte atteinte pour que l’on soit renvoyées, une fois de plus, à notre statut de meuf pas drôle, qui fait que parler de l’oppression qu’elle subit au quotidien depuis sa naissance et qui la suivra jusqu’à sa mort (une broutille quoi !). Et si je voulais reparler de ce sujet, c’est avant tout car on m’a donné l’occasion de m’énerver toute rouge ce soir. Ce soir, une connaissance publie sur FB ce magnifique tumblr, accompagné du commentaire suivant : « humour noir… J’aime ».

Ce tumblr, tout d’abord, qu’en est-il ? Dès la première image, je suis interloquée, en fait, parce qu’en plus de répandre une haine des femmes assez évidente, ce n’est même pas drôle ! Peut-être que je suis un peu conne (voire complètement), mais il y a des planches que je ne comprends même pas. La deuxième, par exemple (que je ne reproduirai pas ici, parce que la nana (le sexisme n’est pas l’apanage des hommes, et oui) réclame carrément qu’on lui envoie un mail pour ce faire, naméoh et puis quoi encore ?), représente un homme à qui une femme prodigue une fellation, tandis qu’une autre femme pleure en arrière plan. « C’est irrespectueux » dit-elle. « Alors là, pas du tout ! C’est elle qui a demandé. » répond-il. C’est quoi le rapport ? C’est une vraie question hein, si vous avez une réponse à m’apporter, n’hésitez pas, je suis preneuse. J’veux dire, à part illustrer le fait que ce type est un gros naze ? (ce qui perso me fait moyen golri). Vraiment, je suis assez atterrée en voyant ça, en même temps je me dis « Si tu devais traquer tous les connards et connasses qui sévissent sur les internets tu serais pas rendue ma pov’ Loulou ! » Je vous passe donc ma nausée devant la planche qui relate une agression physique, ou encore mon haussement de sourcils gêné quand l’auteure verse carrément dans le pipi-caca-prout (mais sous la forme de menstruations, parce que c’est trop dégueuuuuuu haaaaa mondieu quelle horreur !! du sang qui sort de la chatte pfff roh lol), tout ça sur un air badin du meilleur effet. Finalement, on aurait pu en rester là, sauf qu’en féministe forcenée que je suis, je n’ai pas pu m’empêcher de dire ce que je pensais de cet « humour noir » (encore mes hormones qui devaient me jouer des tours).

« Tiens, c’est marrant, perso j’aurais plutôt dit « humour sexiste ». M’enfin, chacun ses goûts ! 😀  » (vous avez vu : j’ai même mis un petit smiley, histoire de faire comprendre que mon but n’est pas de mettre à l’index la connaissance qui partage, un garçon au demeurant fort sympathique mais qui des fois ne réfléchit pas assez avant de parler, preuve à suivre). Bon voilà, je m’attends à être ignorée (ça arrive souvent), voire censurée (ça arrive aussi), au pire à me retrouver en butte au fameux « holala, pas d’humour, pas de second degrés ! ». Résultat :

et si vous regardiez un peu l’humour pour l’humour on aurait pas des polémiques à la con et on pourrait rigoler tous ensemble….

Oui. Comme vous en ce moment-même (j’en suis sûre), j’ai été sidérée. J’ai écrit une dizaine de réponses dont je n’étais jamais satisfaite, les effaçant tour à tour, allant du plus trivial « t’es con » au pavé le plus abscons (rime suffisante). Finalement, aucune solution n’était idéale, le format du commentaire FB n’était pas adéquat pour ce que j’avais en tête. Du coup, drame : j’écris cet article. Re-drame : vu que je suis une lettreuse je pars en explication de texte de cette réponse.

  • Déjà, le « vous ». C’est qui ce « vous » ? (j’étais la première commentatrice) Les femmes ? Les féministes ? Les personnes oppressées ? Quoi qu’il en soit, parfait exemple de généralisation (qui rime aussi avec con, mais ça fait une rime pauvre), comme si ma voix représentait celle de toutes les femmes, ou de toutes les féministes. Je n’ai pas cette prétention : ma voix ne représente que moi, je ne suis pas la porte-parole d’un mouvement ou d’un parti politique, mes propos n’engagent que moi.
  • Ensuite, « l’humour pour l’humour ». Je l’ai déjà dit : je n’ai pas trouvé ce tumblr drôle. En sous-entendant que si je laissais mes combats au placard je trouverais ça drôle, cet homme renie ma subjectivité. En gros : s’il trouve ça drôle, alors tout le monde doit trouver ça drôle, si tel n’est pas le cas c’est qu’on n’a pas compris, qu’on est coincé.e.s, qu’on est trop con.ne.s, etc. A aucun moment il n’y a remise en question de son avis tout-puissant. C’est catégorique. Il y a également déni de la portée politique de l’humour : oui, l’humour peut avoir des conséquences. Ainsi, à force d’entendre des blagues sur les blondes depuis leur plus tendre enfance, certaines femmes blondes ont fini par les intégrer, par s’auto-vanner du genre « haha mais tu comprends j’suis blonde aussi ! » Hilarant. De façon plus générale, les femmes vont se croire plus dépendantes émotionnellement et plus jalouses que les hommes car on leur a servi des modèles du style Alexandra Lamy dans « Un gars/Une fille ». La nana insupportable, qui flique son mec en permanence. Le gène de la jalousie ou de la dépendance émotionnelle ne se trouve pas dans les couilles ou les ovaires, en fait, SCOOP, il n’existe pas ! Ça marche avec toutes les oppressions en fait, notamment pour le racisme. Donc, oui, je prends l’humour pour l’humour, à savoir une arme qui peut faire énormément de mal aux gens.
  • Puis, « polémiques à la con ». Haha ! Encore une fois, déni de mon ressenti : même si je pense qu’un débat vaut la peine d’être mené, mon interlocuteur ne le verra que comme une « polémique à la con », un truc dont on se fout, qui ne touche personne, anecdotique. Je te le concède, en tant qu’homme blanc, je doute que tu aies à pâtir du sexisme ou du racisme de notre société, ce n’est cependant pas une raison pour dénigrer tout ce qui ne te touche pas. Je me sens infantilisée par cette expression, parce que c’est sous-entendre que c’est un caprice de ma part et que les vrais sujets ne sont pas là. Mais où avais-je la tête ? Je n’ai vraiment rien compris à la vie, heureusement qu’un homme est là pour me remettre dans le droit chemin ! (second degrés humour tout ça tout ça, bien sûr) Petit tip relationnel : même si on s’en branle de ce que dit quelqu’un, le minimum du respect c’est de ne pas lui dire (à part si on veut faire souffrir la personne bien entendu, dans ce cas foncez les gens !)
  • Enfin, « on pourrait rigoler tous ensemble ». Le clou du spectacle ! J’insiste bien sur le verbe « pouvoir », employé ici au conditionnel. Comprenez : si on peut pas, c’est votre faute à vous les gens jamais contents. Imaginez : ‘tain Christiane tu fais chier avec tes histoires de racisme, nous ce qu’on voulait c’est rigoler tous ensemble, tu vois c’est toi qui te ghettoïse en voulant pas te bidonner quand on te vanne de guenon. Vraiment aucun humour quoi ! Même si je ne venais pas faire chier pour des histoires de sexisme, non, on ne rigolera jamais « tous ensemble » face à un tumblr ou une blague sexiste/raciste/homophobe/etc., tout simplement car il s’agit d’un « humour » excluant. Il a pour vocation de faire rire les dominant.e.s et, par un tour de passe-passe assez vicieux et néanmoins remarquable, réussit même parfois à faire rire les personnes qu’il cible. Moi-même j’ai ri à des blagues sexistes, jusqu’au jour où j’ai réalisé que ces blagues étaient un instrument de la domination des hommes sur les femmes. Qu’elles entretenaient la faible estime que certaines femmes ont d’elles-mêmes et qu’elles n’encourageaient pas la sororité, bien au contraire.

En conclusion, je ne veux pas stigmatiser les personnes qui trouvent cet humour drôle, chacun ses goûts après tout, je le disais dès mon premier commentaire. En retour, j’apprécierais assez qu’on ne vienne pas juger mon combat, mes idéaux et mon sens de l’humour. Et, si l’on n’est pas d’accord avec moi, qu’on en demeure pas moins respectueux.se : affrontement sur les idées, oui ; sur les personnes, non. A l’homme qui a partagé ce tumblr : j’espère donc que tu comprendras que ce n’est certainement pas ta personne que j’attaque dans ce billet, seulement cette petite phrase qui a eu le don de beaucoup m’énerver, pour les raisons sus-mentionnées.

Sur ces bonnes paroles, je vais aller boire des verres et je vous embrasse.

Ne vannez jamais une féministe (on vous avait prévenu.e.s aussi) ! 😛

LL

Ah oui, et si vous vous dites que je dois bien me faire chier dans ma life et que vous vous demandez ce qui me fait rire comme une baleine (best blague 1995), bin par exemple le dernier truc qui m’a fait pleurer de rire c’est une enquête de Baborlelefan. Enjoy 😉

Qu’est-ce que le féminisme a changé dans ma vie ?

Dire que je croise encore des gens qui ne veulent pas se définir féministes ou pro-féministes. Allez trouver quelqu’un qui refuse de se dire antiraciste ! Même Marine Le Pen essaye de nous faire croire qu’elle combat le racisme. Mais féministe, non. Généralement, à quelqu’un qui me dit qu’il n’est pas féministe, j’aurais envie de répondre : « Ah bon, tu es contre l’égalité en droits des êtres humains en fait ? » mais bizarrement les gens se braquent. En m’ouvrant au combat féministe, en comprenant ce qu’il impliquait, en découvrant que notre société est profondément sexiste, en réalisant que certains de mes violeurs ne se rendaient même pas compte qu’ils me violaient, j’ai vécu une illumination. Désormais je ne peux plus voir un film sans m’énerver, car je perçois toutes les preuves et les manifestations du sexisme de notre société à travers lui. Parce que je me dis qu’il véhicule des mythes sur le viol ou des visions essentialistes des individus en fonction de leur sexe. Vous trouvez raciste de dire qu’un.e noir.e, parce qu’il.elle est noir.e, a le rythme dans la peau ? Vous avez raison, c’est raciste. Dire qu’une femme est douce ou qu’un homme est autoritaire en raison de leurs sexes est sexiste. On me reproche de mettre dos à dos les hommes et les femmes, de créer de la haine, de l’incompréhension. Rien n’est plus éloigné de mon but initial. Je suis consciente que les hommes aussi peuvent souffrir du sexisme. Oui, en tant qu’hommes, messieurs, vous devez bander toujours plus fort, toujours plus longtemps, ne pas éjaculer trop tôt, mais pas trop tard non plus. Je suis consciente de cette oppression, cependant je trouve qu’elle est nettement moins importante que celle que nous, femmes, subissons. En tant que femme j’ai une chance sur trois d’être battue/violée/maltraitée par mon conjoint. Oui, mon conjoint. L’homme qui est censé m’aimer le plus au monde, qui m’aime tellement qu’il est capable de vivre sous le même toit que moi, qui m’aime tellement qu’il est capable de me tuer. Oh wait… Oui, le paradoxe. Néanmoins les hommes ne sont pas mes ennemis. J’ai été violée, agressée, méprisée par des hommes mais je sais que ce sont des individus et qu’ils ne représentent pas tout leur sexe. Tout comme ce n’est pas parce que je me suis pris la tête avec une femme brune que j’en ai conclu que toutes les femmes brunes étaient des connasses. Ce n’est pas parce qu’un de mes violeurs était né au Maroc que j’en ai conclu que tous les marocains sont des violeurs. Certainement pas. Ce principe est à la base de tout combat pour l’égalité des droits, et notamment le combat contre le racisme. Mon but n’est pas de cliver hommes et femmes, au contraire il est de faire comprendre aux hommes pourquoi il est important de se revendiquer pro-féministe. Mon but est que nous nous allions tous contre le système patriarcal dans lequel nous vivons et qui nous fait tous souffrir, nous opprime tous.

Alors, qu’est-ce que le féminisme a changé dans ma vie ? Il m’a fait peur un peu au départ, car débarrassée de ses œillères qui m’aveuglaient depuis trop longtemps j’ai vu la réalité crue, vive. J’ai vu que certains hommes me méprisent car je suis dotée d’un vagin. J’ai vu que beaucoup d’hommes m’évaluent sous le spectre de « baisable/pas baisable », ils m’envisagent comme un objet qu’ils jugent pénétrable ou non, ne s’abaissant pas à écouter les sons articulés qui sortent de ma bouche. D’ailleurs, s’ils me laissent parler ! Car certains hommes ont tendance à croire que leur parole vaut mieux que la mienne pour la seule et unique raison qu’ils ont des couilles. Au passage, les couilles ne parlent pas, ne réfléchissent pas, et contrairement à une croyance un peu trop répandue leur présence ou absence sur un corps humain n’a aucune influence sur le courage/la témérité/le goût du risque dudit humain. Aucune.
Voilà pourquoi on n’a plus vraiment envie de savoir au début de l’engagement féministe, parce qu’on se rend compte de cette porte qu’on a ouverte et qui ne vous fera plus jamais voir la vie comme avant. Ensuite, on réalise que si l’on veut devenir une meilleure personne, influencer le monde autour de nous pour que lui aussi devienne meilleur, il faut agir. Il faut parler. Il faut avoir la force et le courage (malgré notre absence de couilles, du coup c’est plus compliqué) de dire que NON ce n’est pas/plus acceptable. Pas acceptable de se faire reprocher notre comportement quand nous essayons de porter plainte pour viol, pas acceptable de se faire harceler quotidiennement juste parce que nous avons osé fouler le sol de l’espace public, pas acceptable d’être payées moins qu’un homme, à compétences, diplômes et postes égaux. Depuis que je suis féministe, je me respecte plus et je respecte plus les autres. J’estime que chacun peut avoir quelque chose d’intéressant à dire, quels que soient son sexe, la couleur de sa peau, sa religion, son orientation sexuelle, etc. Je ne fais plus de blagues racistes « pour rire » parce que je sais que les personnes racisées subissent le racisme chaque jour. Une blague sexiste ne me fait pas rire. Parce qu’elle reprend les codes de notre société sexiste, parce que sous prétexte de second degré et de pas politiquement correct, elle ne fait rien de plus qu’invisibiliser davantage la souffrance des femmes. Parce qu’elle me fait pleurer. Depuis que je suis féministe, j’éprouve de l’empathie pour les femmes, toutes les femmes. J’ai envie de leur parler, de connaître leur histoire, leur expérience de l’oppression. Plus largement, j’éprouve de l’empathie pour toutes les personnes victimes d’exclusion. J’envisage de devenir végétarienne car je ne comprends pas au nom de quoi j’aurais le droit de participer au meurtre de masse d’animaux innocents. Je réfléchis l’éducation différemment car je ne vois pas non plus au nom de quoi j’aurais le droit de taper sur des êtres humains, sous prétexte qu’ils sont sortis de mon vagin. D’une manière générale, je me sens apaisée et à la fois en colère. Apaisée car j’ai enfin l’impression de vivre en adéquation avec les principes qui me semblent importants. En colère car je me rends compte qu’il y a encore énormément de travail pour faire évoluer les mentalités, les lois, la société dans le bon sens.

On dit aux féministes qu’elles sont hystériques, les rabaissant à leur statut de femelles incapables de gérer leurs émotions. L’hystérie est une névrose touchant indistinctement les hommes et les femmes. On dit aux féministes qu’elles manquent de second degré, et ne veulent pas rire de l’oppression qu’elles vivent. C’est pour moi toujours très truculent de me faire entendre ce genre de choses, étant donné que j’ai fait des études de littérature et écris une thèse dans laquelle j’analyse des livres. Donc, oui, le second degré, l’antiphrase, l’ironie je connais. Ne me prenez pas de haut parce que je ne ris pas à votre blague sexiste, demandez-vous plutôt si elle était réellement drôle. En règle générale, si on doit expliquer une blague, c’est qu’elle est ratée. Vous me direz que je suis misandre parce que je veux bien rire du sexisme avec des femmes mais pas avec des hommes. Tout simplement car les femmes savent de quoi elles parlent et, la majeure partie de temps, parviennent à être drôles sur ce sujet. Ce n’est que rarement le cas des hommes. On dit aux féministes qu’elles sont moches et font ça pour se venger des hommes. Critique tellement ridicule que je ne la relèverai même pas. Et là peut-être pensez-vous que si on me dit si souvent ce genre de choses c’est peut-être qu’elles sont vraies ? Argument que l’on m’a déjà sorti. En fait, le meilleur vient pour la fin : les gens qui me disent ça… ne me connaissent pas. Depuis que je suis féministe, ce qui a changé dans ma vie c’est que je suis devenue un personnage « public », ce qui donc autorise des gens que je ne connais pas (ou si peu) à venir m’expliquer pourquoi je n’ai rien compris à la vie, à venir m’expliquer que je devrais me « détendre », ou carrément à m’adjoindre de « péter un coup » (le plus classe) parce que je suis quand même sacrément coincée. Oui, parce que dénoncer le meurtre de masse des femmes et l’impunité dans laquelle cela se passe, c’est être coincée voyez-vous. Vous aurez noté l’ironie dans l’expression « personnage public » j’imagine. Récemment, à une soirée, un homme que je ne connais pas m’interpelle pour me faire une réflexion sexiste (dont la teneur sûrement hautement philosophique est sortie de mon esprit), puis voyant que je ne ris pas et même que je commence à lui expliquer en quoi il véhicule un cliché sexiste, il me répond « Ohlala aucun second degré ! ». Voilà comment, en 30 secondes, un homme qui ne me connaît ni d’Ève ni d’Adam m’a directement catégorisée « la chiante de service », la « pas fun », la « reloue ». Je tiens à préciser que personnellement je n’ai jamais pensé que cet homme put être sexiste, je ne le connais pas. Par contre, suite à sa deuxième réflexion, j’en ai conclu qu’il ne s’intéressait pas aux gens autour de lui alors j’ai cessé de m’intéresser à lui. Oui, ce qui a changé dans ma vie depuis que je suis féministe, c’est que je me fais insulter presque quotidiennement, uniquement parce que je défends un point de vue militant. Ce qui a changé, c’est que des hommes, eux-mêmes militants, viennent m’expliquer à quels combats je ferais mieux de m’intéresser, au cas où je n’aurais pas bien compris, avec ma petite cervelle de femelle.

J’ai gardé le meilleur pour la fin. On dit aux féministes qu’elles sont mal-baisées, qu’elles sont frustrées sexuellement, qu’elles sont frigides. Je rigole tellement en lisant ça maintenant. Ce que le féminisme a changé dans ma vie ? Il m’a permis d’être réellement à l’écoute de mon corps et de celui de mon partenaire. Il m’a permis de sortir des injonctions que la société nous assène en matière de sexualité. Faire l’amour c’est préliminaires, pénétration pénis-vagin et éjaculation. Point. Putain quelle originalité ! Quelle débauche de plaisir quand on est obligés de suivre un schéma tout fait. Les êtres humains sont tellement différents, alors à quel moment on a pu croire qu’un schéma unique pourrait apporter du bonheur à nous tous ? On dit les féministes prescriptives mais c’est tout le contraire. La société vous a foutu dans le crâne qui si vous ne kiffiez pas la pénétration vaginale vous avez un grave problème psychologique et/ou physique. (Et que les choses soient bien claires, si vous vous éclatez dans le modèle dominant que j’ai cité plus haut, super pour vous et go for it !) Elle vous a dit que si vous êtes en couple vous devez faire l’amour régulièrement sinon ça veut dire qu’il n’y a plus de désir. En gros, elle a permis le viol conjugal parce que c’est bon on peut bien se forcer un peu non ? Quelle horreur de faire passer ça pour la norme ! Non, je ne me forcerai plus jamais et c’est autant par respect pour moi-même que pour mon compagnon, qui mérite tellement mieux qu’un rapport fait sans entrain ni envie. Depuis que je suis féministe je fais l’amour tous les jours car j’ai découvert qu’il y avait une infinité de façons de faire l’amour. Depuis que je suis féministe je suis tellement épanouie dans ma sexualité que je me fends bien la gueule quand on me qualifie de frustrée.

Si vous pensez que les êtres humains devraient être égaux en droits, quels que soient leurs caractéristiques personnelles, alors vous êtes déjà féministes.

Vive le féminisme ! Vive la vie !

LL

La communication avec un dominant : l’éternelle incompréhension ?

Que vous le vouliez ou non, dans notre société, il y a des dominant.e.s et des dominé.e.s (le « e » à dominant c’est juste pour la forme, dans la majeure partie des cas il s’agit d’hommes). Le dominant absolu c’est donc l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide (p’tain à un critère j’y étais !). Etant moi-même blanche hétérosexuelle cisgenre et valide, je peux donc me retrouver en situation de dominante, lorsque je suis avec une femme noire par exemple, ou un.e transexuel.le. Qu’on ne s’y trompe pas : je ne pense pas être supérieure à ces personnes, tout comme je ne pense pas que le dominant absolu me soit supérieur, je ne pense pas qu’il y ait de différences essentielles entre nous. Je ne dis pas non plus que le dominant cherche à atteindre cette position, ni même qu’il s’y sente heureux. Ceci dit, même en voulant à toute force échapper à sa condition de dominant, on le reste bel et bien. Ce qui crée cette relation dominant.e/dominé.e, c’est la façon dont nous sommes perçu.e.s par la société. Ainsi, de manière générale, le « dominant absolu » décrit ci-dessus sera favorisé dans la majeure partie des situations. Depuis sa naissance, il n’a jamais eu de problème grave du fait qu’il appartienne à telle ou telle classe, on ne l’a jamais traité de « sale bougnoule », on ne l’a jamais regardé de travers pour ce qu’il était, on ne l’a jamais violé. Et là, c’est le moment où tout un tas de dominants se sentent attaqués, reniés : « mais moi aussi j’ai souffert dans ma vieuuh, et les viols d’hommes ça existe, et blablabla ». Oui, le dominant est susceptible. Le dominant aime se regarder le nombril : normal, en même temps, on lui a toujours appris que tout lui était dû.

Cher dominant qui me lis, je ne parle pas de toi PERSONNELLEMENT quand j’écris cela. J’écris de façon générale. Je décris la majorité des cas de notre société. Bien sûr que toi aussi tu peux souffrir. Ceci dit, cette souffrance n’est en rien comparable à celle vécue par les dominé.e.s au quotidien. Donc, si tu veux devenir une meilleure personne, laisse les parler, pour une fois.
Accessoirement, cher dominant qui ne t’es pas senti agressé individuellement par le premier paragraphe : cool.

Tout ça pour venir au point qui m’intéresse plus particulièrement aujourd’hui : la communication avec un dominant. Vaste programme. Que nous soyons dominant.e ou dominé.e, dans notre société, nous devons satisfaire à plusieurs injonctions. L’homme doit être viril, la femme féminine par exemple. L’homme doit garder ses poils, la femme les enlever. Ce genre de trucs super logiques dont on ne comprend pas l’utilité mais qu’il faut appliquer, au risque de passer pour de dangereux parias. Cependant, en tant que dominant absolu, l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide peut se soustraire aisément à certains devoirs. De plus, la société lui mettra moins de pression et aura tendance à être plus laxiste envers lui. (Pour ceux qui veulent des chiffres, des arguments plus développés, vous pouvez aller ici.) De là découle une certaine incompréhension du dominant quant aux questions que peuvent se poser les dominé.e.s. Et là je parle du dominant plein de bonne volonté, qui fait un effort pour tenter de comprendre le/la dominé.e. Le dominant méchant se contentera de vous sortir une blague raciste/sexiste/homophobe, tout en vous disant que vous n’avez vraiment pas d’humour et que de toute façon c’est la vie, les noir.e.s/arabes/femmes/homosexuel.le.s sont moins bien/moins forts/moins tout ce que vous voulez, que lui, le dominant, qui est absolument génial et qui connaît aussi la souffrance d’être rejeté parce qu’une fois une salope une femme n’a pas voulu de lui, ouin ouin. Donc lui on l’oublie parce que concrètement j’ai pas envie de perdre de temps avec ce genre de connards. Bye bye connard, bonne journée ! 🙂

Non, ici il sera question du dominant absolu « gentil », celui qui comprend bien qu’il y a hiérarchie dans notre bas-monde, qui est contre la guerre, mais faut pas pousser mémé dans les orties non plus, il est contre les inégalités en principe mais militer c’est fatigant. Lire des textes sur la domination masculine, et puis quoi encore ? En même temps, je peux comprendre ce genre de comportements, si j’étais un dominant absolu je crois bien que je me la coulerais douce aussi ! Seulement voilà, un dominant absolu entretient des relations avec des dominé.e.s (au moins sa femme quoi ! oui, vu qu’il est hétéro), il ne peut donc pas agir comme si leurs problématiques lui étaient complètement étrangères. Il ne peut pas, s’il a un minimum de bonne foi, faire comme s’il n’y avait aucun problème. Il ne peut pas nier la souffrance que vivent les dominé.e.s de son entourage. Cette amie qui ne peut pas s’habiller comme elle veut pour sortir sous peine de harcèlement ? Cette autre qui s’est faite violer ? Et celui-là dont quelqu’un a dit qu’il sentait car il avait la peau noire ? Toutes ces personnes qui n’osent pas se dévoiler, qui se suicident car leur orientation sexuelle est jugée blâmable par des intégristes qui défilent ? Dominant absolu, seul le hasard a fait que tu ne sois pas l’un d’eux.

Comment, alors, communiquer avec ces personnes qui sont stigmatisées alors que tu ne l’es pas ? Ecoute-les. Ne remets pas en doute leur ressenti, ne juge pas ridicule le fait qu’elles suivent des injonctions qui ne te touchent pas. En tant que femme, on m’a appris que je devais être épilée pour sortir. Trouvé-je cela ridicule ? Oui. Le fais-je quand même ? Non, plus maintenant (et encore, pas tout le temps), mais je l’ai fait pendant des années, et il me faut du courage pour oser le faire. Ainsi, je ne jugerai jamais une femme qui s’épile alors même qu’elle trouve cela ridicule. Dominant, ne le fais pas non plus. Ne pose pas des questions du style « Pourquoi le fais-tu alors que tu dis toi-même que c’est une injonction patriarcale ? ». La réponse est toute simple : parce que je vis dans une société patriarcale qui me fait me sentir encore plus marginale si je ne suis pas ses injonctions, parce qu’on m’a élevée en me disant que c’est comme ça que les choses se passent, parce que tout le monde, autour de moi, me regarde bizarrement si je ne le fais pas. Le dominant absolu ne se rend pas compte de la force de ces discours normatifs tout simplement car il ne les vit pas dans sa chair – si j’ose dire. Ainsi, sans explications préalables sur la force de cesdits discours, la communication semble vraiment compliquée avec un dominant. Il analysera en effet vos dires à l’aune de sa propre réalité, sans penser à les remettre en perspective. C’est alors à nous de le leur expliquer. Oui, je sais, c’est chiant de toujours devoir interpeller le dominant pour qu’il veuille bien s’abaisser à regarder vers nous, alors ne le faites qu’avec ceux que vous aimez vraiment, ceux qui font des efforts, ceux qui s’intéressent réellement à vous.

Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

Kiss love flex

LL

La violence ordinaire.

Entreprise délicate s’il en est, que de faire comprendre à ses proches que cette réflexion si drôle est en fait un acte de violence qui me blesse profondément. Je veux que les personnes impliquées comprennent qu’il ne s’agit pas d’une attaque personnelle et étant donné que je suis une personne intelligente je ne tiendrai pas (trop) rigueur. Je ne me sers de cet exemple personnel que pour démontrer un point de vue plus large. Je suis désolée par avance si je blesse la sensibilité d’untel ou untel, sachez que la mienne aussi en a pris un coup.

L’exemple personnel. Ce week-end, lors d’une soirée, le compagnon d’une amie m’a fait tomber. C’est-à-dire qu’il m’a attrapée par les bras et, sciemment, m’a poussée jusqu’à ce que je me retrouve à terre. Puis, alors que je lui demandais s’il était fier de lui, d’avoir réussi à faire tomber une personne plus petite et plus faible que lui, il a répondu : « C’était pour te remettre à ta place ». Apparemment, je devais donc être « remise à ma place ». Quelle est-elle, cette place, au juste ? Au sol, dans la poussière ? Ou peut-être bien dans la cuisine ? Dans le lit d’un homme, silencieuse et soumise ? Interrogé un peu plus tard par mon amie au sujet de cet événement, le jeune homme en question était interloqué : « On rigolait… »

Le point de vue plus large. Voilà bien le fond du problème ! Tant que les hommes seront persuadés que cela fait rire les femmes d’être humiliées, moquées, interpellées en permanence à propos de leur militantisme féministe, bien sûr nous n’irons pas bien loin. Oui, nous sommes féministes. Quand nous sommes en soirée avec des amis, nous aimerions pouvoir oublier les raisons qui nous poussent à l’être, du moins pour quelques heures. Ces hommes qui se croient drôles en balançant des blagues sexistes devant nous et en attendant notre réaction le sourire aux lèvres se conduisent très clairement comme des connards en faisant ça. Attention, je n’ai pas dit que ce sont des connards, j’ai dit qu’ils se comportaient comme tels. Comme des connards et même pas originaux en plus : vous croyez réellement que vous êtes les seuls à avoir la magnifique idée de nous provoquer à ce propos ? Quand j’entends que l’on me présente en disant « Tiens, elle c’est la féministe de la bande » et que cela suscite des sourires entendus, du genre « Haha, on va bien se marrer », j’ai juste envie de me casser en fait. Ça ne me fait pas rire. J’ai envie d’interpeller les gens : « Mec, je ne suis pas ta pote, on se connaît pas, donc tes blagues de merde tu les gardes. » Bien sûr, une femme qui dit ça, ça fait encore plus rire. Alors je me tais, et je patiente. Et bien sûr que nous réagissons quand on nous cherche, même si ça ne sert à rien. Et bien sûr que nous nous sentons humiliées quand nous nous retrouvons par terre, dominées par la grandeur de la personne en face de nous, debout. Sérieusement, c’est quoi ce truc de faire tomber les gens ? Hormis l’humiliation, quel est le but recherché ? Vous avez déjà vu deux potes se faire tomber en soirée, comme ça ? (j’veux dire, depuis qu’on n’a plus 18 ans).

Alors, oui, vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais quand vous faites des réflexions incessantes, quand vous utilisez la force physique pour illustrer votre point de vue, vous faites preuve de violence sexiste. Violence ordinaire presque, puisque tellement acceptée par la société. Vous pensez que vous n’êtes pas sexistes parce que vous « aimez » les femmes, parce que vous respectez votre compagne, parce que vous ne pensez pas réellement ce que vous dites ? Remettriez-vous « à sa place », en la faisant tomber, une personne noire par exemple ? Ne trouveriez-vous pas ça raciste ? Pouvez-vous nous traiter autrement que comme des individus sexués ? Si la réponse est non, inutile de nous parler, vos idées ne nous intéressent pas. Posez-vous la question, sérieusement : « Est-ce que je pense que la personne en face de moi est différente parce que son sexe est différent ? » Si la réponse est oui, alors permettez-moi de vous dire que vous avez tort. Nous ne vous jugerons jamais sur votre sexe, votre couleur de peau ou de cheveux, votre orientation sexuelle, s’il vous plaît, faites de même. Et si cela vous semble trop compliqué, alors ne nous parlez pas.

Réfléchissez avant de parler, avant d’agir.

Bisous.
LL