Ce que fait la culture du viol

La culture du viol c’est tout un tas d’éléments, ajoutés les uns aux autres, qui nous font croire qu’il existerait un « vrai » viol, et puis des non-viols. La culture du viol a fait que j’ai mis des années à comprendre que j’avais été violée. La culture du viol fait que des gens par ailleurs intelligents et ouverts, pensent que les violeurs sont forcément des malades mentaux, que le viol se produit dans un parking désert avec un psychotique et un couteau. Pour prendre un exemple dans l’air du temps, la culture du viol fait qu’un homme ne peut et ne veut pas comprendre ce qu’il y a de violent et de dégradant à mimer des actes sexuels sur des femmes, dans la rue, alors qu’elles ne voulaient probablement que se rendre quelque part, faire leurs courses, oublier un instant la violence sociétale qu’elles subissent au quotidien. L’amuseur public leur refuse ce droit à l’oubli. La culture du viol nie qu’une fellation forcée soit un viol par exemple (elle l’est aux yeux de la loi) parce que « t’avais qu’à mordre » (faut vraiment jamais avoir vécu ce genre de situations pour dire pareille biterie, si vous voulez mon avis). Il se trouve que la majorité des viols est commise par un proche de la victime (conjoint, ami, collègue, etc.), très souvent au domicile de celle-ci. Il y a quelques années j’ai été violée par un homme, dans mon lit, chez moi. La culture du viol fait que cet homme n’a même pas conscience de m’avoir violée.

C’est là où je voulais en venir, j’ai en effet une anecdote qui illustre parfaitement la culture du viol. Vous allez rire (non, en fait, c’est peu probable). Durant les fêtes de Noël j’ai reçu un texto d’un numéro inconnu qui me demandait de mes nouvelles et m’appelait par mon prénom. Quelques jours plus tard, cette personne m’a appelée. Je suis ressortie très perturbée de cet appel puisque l’homme au bout du fil rechignait à me dire dans quelles circonstances nous nous étions rencontrés mais insistait néanmoins pour que nous allions boire un verre ensemble. Suite à cet appel, l’impression, la certitude s’est insinuée, j’étais à peu près sûre qu’il s’agissait de « mon » violeur. Plus de nouvelles. J’en ai parlé, autour de moi, j’ai fait part de mon incrédulité, mon malaise, ma nausée. Ainsi donc, cet homme n’a tellement pas compris ce qu’il m’a fait qu’il pense pouvoir, plus de deux ans après les faits, m’appeler et me proposer tranquillement d’aller boire un verre.
Il m’a rappelée cette semaine. J’avais eu le temps d’y penser depuis décembre, j’ai alors pris sur moi et j’ai engagé une conversation sms avec cette personne. Je lui ai demandé où nous nous étions rencontrés, j’ai eu la confirmation de ce que je pressentais depuis déjà plusieurs mois : c’était lui. Il m’a parlé de la « bonne soirée » que nous avions passée. Je lui ai dit que je n’avais pas passé une bonne soirée et qu’il m’avait violée. Il a nié. Bien sûr. Bien sûr, un homme qui ose me recontacter pour boire un verre ne peut pas imaginer une seule seconde qu’insérer son pénis dans mon vagin alors que j’étais inconsciente puisse être un viol. C’est pourtant bien ce que c’est. (Le point positif dans tout ça c’est qu’il ne veut plus boire de verre avec moi maintenant 😀 )

Cette anecdote illustre bien ce que fait la culture du viol : elle déresponsabilise complètement les agresseurs, faisant peser tout le poids de la culpabilité sur les victimes (« elle avait bu », « elle était en mini-jupe », « au fond, elle en avait envie, elle n’assume pas », etc.) Elle empêche les gens de réaliser ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont subi. Si l’on réfléchit bien, combien de fois l’ai-je fait alors que je n’en avais pas vraiment envie, pour lui faire plaisir ? Combien de fois ai-je insisté lourdement jusqu’à ce qu’elle craque ? Au passage, céder n’est pas consentir, céder c’est une façon comme une autre d’avoir la paix. Le viol, dans notre société, n’est pas une déviance mais l’expression suprême du message qui est véhiculé quotidiennement : les femmes ne sont pas des êtres humains. Dire que beaucoup d’hommes ont violé, violent et violeront, dire que vous faites peut-être partie de ces gens n’est pas quelque chose que vous devez prendre mal, messieurs, c’est quelque chose qui doit vous amener à réfléchir sur vos propres comportements (tout comme vous faire remarquer que vous êtes racistes ne doit pas être une excuse pour mettre en avant votre ego blessé).

Que chacun se pose la question : ai-je violé ? ai-je été violé.e ? Avoir violé quelqu’un ne fait pas forcément de vous un monstre, ou une horrible personne, cela fait simplement de vous quelqu’un qui est né, a été élevé et éduqué dans une société patriarcale où la culture du viol sévit. Cela fait de vous quelqu’un qui a intégré l’idée que votre partenaire par exemple (ou une personne qui vous a invité chez elle) vous doit des relations sexuelles. Contrairement à Rémi Gaillard qui, face à des femmes (et des hommes) blessées, préfère persister et signer au lieu de s’excuser et faire amende honorable, contrairement à mon violeur qui s’est bien rendu compte que j’avais changé d’attitude mais préfère se voiler la face plutôt que d’accepter ce que j’ai à lui dire, écoutez ce que vous disent les victimes. Il y a une incapacité à admettre que l’on s’est trompé, que l’on a merdé, que l’on a blessé ou agressé quelqu’un, pourtant la seule manière de réparer ça est de l’accepter et s’excuser. Sincèrement, posez-vous la question. Posez-la à votre partenaire quand vous faites l’amour : c’est bien ? c’est ce que tu veux ? on continue ? on arrête ? Si vous avez un doute, arrêtez-vous (vous pourrez toujours recommencer plus tard). Quand une femme vous dit « dépêche toi de finir », arrêtez-vous car c’est ce qu’elle veut dire, au fond. Et je suis d’accord que les femmes doivent apprendre à dire « arrête » mais elles ne le pourront que lorsqu’elles sentiront que c’est une possibilité, que la personne en face va s’arrêter sans grogner, râler, s’énerver. En matière de sexe, on ne vous doit rien. Soyez à l’écoute de la personne en face de vous. Une femme qui serre les dents en contemplant le plafond et en ne disant rien n’est pas une femme consentante. Une femme qui cède parce que cela fait des heures, des jours, des semaines que vous la harcelez n’est pas une femme consentante. Une femme qui dort ou est inconsciente n’est pas une femme consentante. Je pense que violer quelqu’un est plus grave que de dormir sur la béquille.

A bon entendeur !
LL