Génocide des Tutsi au Rwanda : 20 ans de déni.

NB : je suis blanche et Française, je ne suis jamais allée au Rwanda. Ce billet se base principalement sur l’article de Claudine Vidal, «Le génocide des Rwandais Tutsi», publié dans l’ouvrage de Françoise Héritier, De la violence (Paris, Odile Jacob, 1996). Si vous y trouvez des erreurs, des imprécisions, des maladresses, n’hésitez pas à m’en faire part.

Le lundi 7 avril 2014 marquera la date anniversaire du début du génocide des Tutsi au Rwanda. Vingt après, ce massacre qui dura à peine 100 jours marque encore les esprits par sa rare violence. Un génocide à la machette, image d’Épinal horrifique qui colle si bien à l’imaginaire occidental sur l’Afrique. Et nul besoin d’être un raciste décomplexé pour choisir d’emblée une explication essentialiste à cette tuerie : pour beaucoup, le génocide au Rwanda s’explique par «l’animalité» africaine, les conflits interethniques millénaires impossibles à résoudre autrement que par le sang et la barbarie. Vidal relève un exemple parmi tant d’autres, dans un journal que l’on pourra difficilement qualifier de raciste :

Dans Le Monde des livres, Serge Marti écrit : «Chacun a en tête le drame de l’ex-Yougoslavie, retournée à ses querelles ancestrales, […], ou encore les horreurs du Rwanda, caractéristiques d’une Afrique postcoloniale où les nations ne sont en fait que des conglomérats d’ethnies.» On admirera combien le préjugé sur l’Afrique parle littéralement dans ces lignes : en Europe, se déroule un «drame», noble euphémisme, au Rwanda, se produisent des «horreurs», appel racoleur à la répulsion et qui vaut pour tout le continent puisque ces horreurs seraient «caractéristiques» de l’Afrique. On remarquera aussi au passage comment la brutalité du verdict se drape dans une pseudo-politologie, dévoilant la réalité («en fait») des nations africaines, ces «conglomérats d’ethnies». Un tel texte ne constitue nullement une rareté.

Au Rwanda il n’y a jamais eu de conflit interethnique millénaire. Les Tutsi et les Hutu vivent en parfaite intelligence depuis des années lorsque le pays est colonisé par l’Allemagne, puis la Belgique. Objectivement, la différence entre ces deux groupes ethniques est leur profession : les Hutu sont agriculteurs, les Tutsi pasteurs. Ils ont la même langue, la même apparence, les mêmes rites, la même histoire et se considèrent comme les descendants d’un même peuple. Les inter-mariages existent, ce qui prouve une certaine porosité entre ces deux classes, qui ne sont pas discriminantes. Bien sûr, chacun sait à quel groupe il appartient, et à quel groupe appartient son voisin, mais l’appartenance à tel ou tel groupe n’est pas signifiante.

Les colonisateurs européens vont très rapidement parvenir à imposer leur vision raciste des Rwandais. Vision qui s’appuie sur un mythe historique (autrement dit un fantasme, appelons un chat un chat) selon lequel le Rwanda serait un royaume gouverné par les Tutsi. Les colons les voient comme des «Européens noirs» (presque des humains, en somme) : ils sont grands, ont les traits fins, la peau plus claire, etc. L’avantage avec un fantasme, c’est qu’il n’a pas besoin de correspondre à la réalité. Néanmoins, les colons construisent une société raciste, dans laquelle l’ethnie est inscrite sur les papiers d’identités, en faisant un critère discriminant. Les Tutsi ont accès aux postes à responsabilités et aux études supérieures, ils sont privilégiés, tandis que les Hutu sont mis au ban de la société, exclus de toutes les sphères de pouvoir. Petit à petit se crée un ressentiment, que l’on peut juger légitime, des Hutu envers les Tutsi. Ces premiers les considèrent comme des traîtres, des complices du colonialisme, et à l’indépendance, en 1962, les Tutsi sont autant, voire plus haïs que les Belges. On peut également comprendre que les Tutsi aient accepté les privilèges qu’on leur offrait : qui refuserait ? Il s’agit là bien sûr d’une description globale : il ne me semble pas abusif de dire qu’il y a dû y avoir des Tutsi qui ont profité de leurs avantages pour persécuter des Hutu, tout comme certains devaient refuser ces avantages et éprouver un violent sentiment d’injustice.
Les Belges ont fait des Tutsi l’élite du Rwanda et ont divisé ce peuple auparavant uni en trois ethnies distinctes : Tutsi, Hutu et Twa (ces derniers étant jugés également inférieurs et regroupés avec les Hutu). Quand ils sont partis en 1962, ils ont laissé les Tutsi, bien inférieurs numériquement (le Rwanda est à 80% hutu), se débrouiller tous seuls et faire face à une haine alimentée par le régime colonial depuis de nombreuses années.

Le génocide des Tutsi n’est donc pas, comme on aimerait le croire, un fait isolé et circonscrit au printemps 1994. Dès 1963, les massacres de Tutsi commencent et ils n’iront qu’en s’intensifiant jusqu’au génocide «officiel». En 1964, le quotidien Le Monde parle déjà de «génocide», mais qui s’en soucie ? D’où vient le génocide des Tutsi ? De l’instauration, par les colons européens, d’un système raciste et ethniste qui prend racine dans la vision hiérarchisée des peuples de ces mêmes européens. De l’indifférence de la société occidentale pendant plus de trente ans. De génération en génération, les Tutsi sont persécutés et assassinés. Une grande partie d’entre eux émigrent dans les pays voisins (Burundi, Ouganda, Congo-Kinshasa), c’est ainsi au Burundi qu’aura lieu, en 1972, un massacre de Hutu en guise de représailles. Bien sûr, cela ne fait qu’attiser la haine qui gronde au Rwanda. Au début des années 1990, les émigrés rwandais et surtout leurs descendants s’organisent et menacent d’envahir le Rwanda, sous le nom de FPR (Front Patriotique Rwandais). La mort du président rwandais hutu, Juvénal Habyarimana, assassiné dans son avion en avril 1994, est le déclencheur du plus important massacre de Tutsi (et, dans une moindre mesure, de Hutu s’opposant au génocide) au Rwanda. La façon même de tuer illustre bien la responsabilité des discours racistes des colons : en effet, les marqueurs symboliques (de l’ordre de l’imaginaire) sont attaqués. Les Tutsi, supposément grands, sont amputés de leurs bras et leurs jambes, pour les «raccourcir». Le verbe «couper» devient d’ailleurs synonyme de «tuer».

Vingt ans plus tard, le génocide des Tutsi au Rwanda est encore extrêmement méconnu en Europe, en France, et ne passionne pas les foules. On s’en fiche tellement que Canal + peut diffuser un sketch ouvertement raciste sans que grand monde s’en émeuve, comme s’en indigne justement l’écrivaine Scholastique Mukasonga. On s’en fiche tellement que la chaîne nous sert les fausses excuses habituelles des dominants : «Vous avez mal compris». A quand une prise de conscience ? A quand une reconnaissance de la responsabilité de l’Europe dans ce drame ? A quand des excuses ? Le génocide des Tutsi au Rwanda est une preuve de plus que la colonisation n’a rien de positif, elle est au mieux un système oppressif et aliénant, au pire responsable de la mort de milliers (millions ?) de personnes.

LL
A lire, en ligne, sur le sujet : Un génocide sans importance. La France et le Vatican au Rwanda de Jean-Paul Gouteux.