« Nous n’avons plus besoin du féminisme » – Séminaire « Genre et empowerment » (14/02/14)

Voilà une problématique dont je voulais parler depuis quelques temps. C’est en me rendant au séminaire « Genre et empowerment » du réseau Arpège vendredi dernier que j’ai trouvé une parfaite illustration de mon propos.

Le matin, une jeune femme nous a raconté une enquête de terrain au Bénin. Là-bas des femmes s’organisent pour se professionnaliser et montent une usine de sauce tomates. Leur but est de s’émanciper, de sortir un peu de la maison. Très vite, l’on se rend compte que cela a des conséquences « négatives » : les maris ne sont pas contents quand leurs femmes ne ramènent pas assez d’argent à la maison, celles-ci craignent leur colère. La charge de travail des femmes est doublée car, en parallèle de leur emploi salarié, elles continuent à s’occuper de la maison, de la nourriture, des enfants. Des douleurs physiques apparaissent. Enfin, l’argent supplémentaire qu’elles gagnent est essentiellement réinvesti dans la famille, tandis que les maris peuvent économiser de leur côté et se faire plaisir, à eux. Finalement, l’autonomisation ne serait-elle pas plus masculine que féminine ?
Néanmoins, les femmes ont une occasion de se retrouver entre elles et d’avoir un dialogue critique ensemble. Elles s’organisent comme groupe, elles ont une dynamique collective et s’entraident. Tout cela n’est pas parfait mais il y a quand même empowerment.

L’après-midi, un jeune homme nous a également raconté une enquête de terrain durant laquelle il a rencontré des femmes qui s’organisaient pour gagner en indépendance. Dans cet exemple, les femmes montaient un réseau d’agritourisme en parallèle de l’exploitation agricole de leurs maris. Tout comme les Béninoises, ces femmes cherchent à se fabriquer une activité personnelle, un espace à elles. Et tout comme pour les Béninoises, on se rend vite compte que les conséquences sont en partie négatives : elles ne sont pas prises au sérieux, leur activité est vue comme un passe-temps, un loisir, alors qu’il s’agit d’un réel travail. Elles doivent négocier en permanence l’idéologie patriarcale, argumenter pour chaque chose. Leur charge de travail est également doublée car elles continuent à s’occuper de la maison, de la nourriture. Une femme témoigne : alors qu’elle est en train de parler avec un couple de touristes, son mari vient lui dire que son fils et lui attendent qu’elle vienne leur faire à manger. Elle est obligée de dire au revoir aux touristes pour aller s’occuper de « ses » hommes. Enfin, les rapports de pouvoir sont très durs. Une femme qui a tout organisé durant de nombreuses semaines pour mener à bien son activité « agritouristique » s’entend dire par son mari qu’elle doit tout arrêter car cela la distrairait de son travail à la ferme. Elle pleure. Une femme qui doit s’absenter une semaine pour ses affaires doit demander l’autorisation à son fils pour demander à un ancien employé de la remplacer. Elle dit « bien sûr je demande à mon fils si je peux demander à … de me remplacer ».
Néanmoins, les femmes qui parviennent à traverser tous ces obstacles ont l’opportunité alors de créer du lien social. Elles ont désormais un espace personnel, qui leur appartient, et une indépendance financière. Elles acquièrent une certaine légitimité sur l’exploitation et s’organisent en groupe. Tout cela n’est pas parfait mais il y a quand même empowerment.

Que nous disent ces deux exemples ? Qu’il y a encore beaucoup de travail à faire, bien sûr. Et auprès des femmes en premier lieu, qui relaient elles-mêmes des discours essentialistes et stéréotypés. Auprès des hommes aussi, évidemment, qui voient encore bien trop souvent les femmes comme des servantes, des assistantes, des personnes « utilitaires ». C’est le but du féminisme : mettre sur un pied d’égalité tous les êtres humains. Mais c’est déjà le cas chez nous, pas vrai ? Nous devons maintenant nous occuper de répandre la bonne parole aux pays « moins avancés » que nous, non ? Le féminisme, chez nous, n’a plus vraiment d’utilité.

Je vous ai dit où se passait la deuxième étude de terrain ? En Aveyron. A moins de 200 kilomètres de là où je me trouve en ce moment même.
Ne me dites plus jamais que nous n’avons plus besoin du féminisme.

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