La communication avec un dominant : l’éternelle incompréhension ?

Que vous le vouliez ou non, dans notre société, il y a des dominant.e.s et des dominé.e.s (le « e » à dominant c’est juste pour la forme, dans la majeure partie des cas il s’agit d’hommes). Le dominant absolu c’est donc l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide (p’tain à un critère j’y étais !). Etant moi-même blanche hétérosexuelle cisgenre et valide, je peux donc me retrouver en situation de dominante, lorsque je suis avec une femme noire par exemple, ou un.e transexuel.le. Qu’on ne s’y trompe pas : je ne pense pas être supérieure à ces personnes, tout comme je ne pense pas que le dominant absolu me soit supérieur, je ne pense pas qu’il y ait de différences essentielles entre nous. Je ne dis pas non plus que le dominant cherche à atteindre cette position, ni même qu’il s’y sente heureux. Ceci dit, même en voulant à toute force échapper à sa condition de dominant, on le reste bel et bien. Ce qui crée cette relation dominant.e/dominé.e, c’est la façon dont nous sommes perçu.e.s par la société. Ainsi, de manière générale, le « dominant absolu » décrit ci-dessus sera favorisé dans la majeure partie des situations. Depuis sa naissance, il n’a jamais eu de problème grave du fait qu’il appartienne à telle ou telle classe, on ne l’a jamais traité de « sale bougnoule », on ne l’a jamais regardé de travers pour ce qu’il était, on ne l’a jamais violé. Et là, c’est le moment où tout un tas de dominants se sentent attaqués, reniés : « mais moi aussi j’ai souffert dans ma vieuuh, et les viols d’hommes ça existe, et blablabla ». Oui, le dominant est susceptible. Le dominant aime se regarder le nombril : normal, en même temps, on lui a toujours appris que tout lui était dû.

Cher dominant qui me lis, je ne parle pas de toi PERSONNELLEMENT quand j’écris cela. J’écris de façon générale. Je décris la majorité des cas de notre société. Bien sûr que toi aussi tu peux souffrir. Ceci dit, cette souffrance n’est en rien comparable à celle vécue par les dominé.e.s au quotidien. Donc, si tu veux devenir une meilleure personne, laisse les parler, pour une fois.
Accessoirement, cher dominant qui ne t’es pas senti agressé individuellement par le premier paragraphe : cool.

Tout ça pour venir au point qui m’intéresse plus particulièrement aujourd’hui : la communication avec un dominant. Vaste programme. Que nous soyons dominant.e ou dominé.e, dans notre société, nous devons satisfaire à plusieurs injonctions. L’homme doit être viril, la femme féminine par exemple. L’homme doit garder ses poils, la femme les enlever. Ce genre de trucs super logiques dont on ne comprend pas l’utilité mais qu’il faut appliquer, au risque de passer pour de dangereux parias. Cependant, en tant que dominant absolu, l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide peut se soustraire aisément à certains devoirs. De plus, la société lui mettra moins de pression et aura tendance à être plus laxiste envers lui. (Pour ceux qui veulent des chiffres, des arguments plus développés, vous pouvez aller ici.) De là découle une certaine incompréhension du dominant quant aux questions que peuvent se poser les dominé.e.s. Et là je parle du dominant plein de bonne volonté, qui fait un effort pour tenter de comprendre le/la dominé.e. Le dominant méchant se contentera de vous sortir une blague raciste/sexiste/homophobe, tout en vous disant que vous n’avez vraiment pas d’humour et que de toute façon c’est la vie, les noir.e.s/arabes/femmes/homosexuel.le.s sont moins bien/moins forts/moins tout ce que vous voulez, que lui, le dominant, qui est absolument génial et qui connaît aussi la souffrance d’être rejeté parce qu’une fois une salope une femme n’a pas voulu de lui, ouin ouin. Donc lui on l’oublie parce que concrètement j’ai pas envie de perdre de temps avec ce genre de connards. Bye bye connard, bonne journée ! 🙂

Non, ici il sera question du dominant absolu « gentil », celui qui comprend bien qu’il y a hiérarchie dans notre bas-monde, qui est contre la guerre, mais faut pas pousser mémé dans les orties non plus, il est contre les inégalités en principe mais militer c’est fatigant. Lire des textes sur la domination masculine, et puis quoi encore ? En même temps, je peux comprendre ce genre de comportements, si j’étais un dominant absolu je crois bien que je me la coulerais douce aussi ! Seulement voilà, un dominant absolu entretient des relations avec des dominé.e.s (au moins sa femme quoi ! oui, vu qu’il est hétéro), il ne peut donc pas agir comme si leurs problématiques lui étaient complètement étrangères. Il ne peut pas, s’il a un minimum de bonne foi, faire comme s’il n’y avait aucun problème. Il ne peut pas nier la souffrance que vivent les dominé.e.s de son entourage. Cette amie qui ne peut pas s’habiller comme elle veut pour sortir sous peine de harcèlement ? Cette autre qui s’est faite violer ? Et celui-là dont quelqu’un a dit qu’il sentait car il avait la peau noire ? Toutes ces personnes qui n’osent pas se dévoiler, qui se suicident car leur orientation sexuelle est jugée blâmable par des intégristes qui défilent ? Dominant absolu, seul le hasard a fait que tu ne sois pas l’un d’eux.

Comment, alors, communiquer avec ces personnes qui sont stigmatisées alors que tu ne l’es pas ? Ecoute-les. Ne remets pas en doute leur ressenti, ne juge pas ridicule le fait qu’elles suivent des injonctions qui ne te touchent pas. En tant que femme, on m’a appris que je devais être épilée pour sortir. Trouvé-je cela ridicule ? Oui. Le fais-je quand même ? Non, plus maintenant (et encore, pas tout le temps), mais je l’ai fait pendant des années, et il me faut du courage pour oser le faire. Ainsi, je ne jugerai jamais une femme qui s’épile alors même qu’elle trouve cela ridicule. Dominant, ne le fais pas non plus. Ne pose pas des questions du style « Pourquoi le fais-tu alors que tu dis toi-même que c’est une injonction patriarcale ? ». La réponse est toute simple : parce que je vis dans une société patriarcale qui me fait me sentir encore plus marginale si je ne suis pas ses injonctions, parce qu’on m’a élevée en me disant que c’est comme ça que les choses se passent, parce que tout le monde, autour de moi, me regarde bizarrement si je ne le fais pas. Le dominant absolu ne se rend pas compte de la force de ces discours normatifs tout simplement car il ne les vit pas dans sa chair – si j’ose dire. Ainsi, sans explications préalables sur la force de cesdits discours, la communication semble vraiment compliquée avec un dominant. Il analysera en effet vos dires à l’aune de sa propre réalité, sans penser à les remettre en perspective. C’est alors à nous de le leur expliquer. Oui, je sais, c’est chiant de toujours devoir interpeller le dominant pour qu’il veuille bien s’abaisser à regarder vers nous, alors ne le faites qu’avec ceux que vous aimez vraiment, ceux qui font des efforts, ceux qui s’intéressent réellement à vous.

Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

Kiss love flex

LL

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Une thèse, pour quoi faire ?

Depuis que j’ai décidé de faire une thèse et que je partage cette information avec mon entourage, j’ai eu droit à peu près un milliard de fois (oui, j’ai un entourage méga nombreux) à la même question : « Mais ça sert à quoi une thèse de Lettres modernes ? ». Par « servir », entendez « Quels sont les débouchés professionnels ? » bien sûr. Oui, parce que le seul but, dans la vie, est d’avoir un travail, si possible bien payé, qui corresponde à ton niveau d’études et qui te permette, in fine, de rentrer dans le rang. Faire de la recherche bénévolement, ce n’est pas un vrai travail. Je suis donc une fausse travailleuse depuis deux ans, et je rempile pour trois ! Super ! Notez qu’en entamant ma huitième année d’études supérieures, j’en suis déjà à huit de trop selon certains. L’étudiante à vie, le mythe familial bien ancré qu’on te ressort régulièrement pour te faire culpabiliser. J’ai 25 ans, a priori ma vie n’est pas finie. Si ce qui vous angoisse c’est que, pendant ce temps, je ne m’occupe pas de faire de vraies choses (vous savez, se marier, faire des gosses), n’ayez crainte : ce n’est pas tant les études que mon désir intrinsèque qui me pousse à ne pas sacrifier au sacrosaint rite de la femelle humaine. Du moins pas tout de suite.

Il y a aussi les gens qui te soutiennent. Enfin, qui te soutiennent (ce sont néanmoins ceux qui ont le plus de chances de te comprendre, au final). « Mais pourquoi tu passes pas l’agreg ? Ah mais tu vas te retrouver con à la fin de ta thèse, sans concours. » Mais je veux pas de concours ! Je veux pas être prof ! Et là on y est, la pure raison de mon choix : me faire plaisir. A moi. Toute seule. Quel égoïsme ! Oui, parce qu’être heureuse, dans notre bas monde, c’est être égoïste. Les gens ont tellement intégré l’idée qu’ils devaient se faire chier un minimum dans la vie, ils ne tolèrent pas de rencontrer quelqu’un qui a décidé que non, en fait, c’est pas comme ça que j’ai envie de faire.

Tout ce que l’on fait doit forcément avoir une utilité, et là j’entends pour la société bien sûr. Être utile à soi, c’est-à-dire t’aider à être une meilleure personne, à t’épanouir, ça ne compte pas tu vois, parce que qui ça intéresse finalement ? « Pourquoi tu fais une thèse ? – Pour m’épanouir, pour me faire plaisir. – Oui, mais encore ? » Non, non, en fait c’est tout. « Pour faire avancer la science. » Haha, mais quelle science pauvre enfant ? La littérature, une science ? Mais toutes les recherches ne se valent pas voyons, tu sauves des gens toi ? Tu crées de nouveaux vaccins ? Etudier l’autobiographie ? Y’en a qui n’ont vraiment que ça à faire ! Oui, je n’ai que ça à faire, c’est même tout ce que je sais faire. Je suis un putain de parasite, qui va passer les trois prochaines années à lire, réfléchir et écrire, accessoirement garder des gosses car il faut bien bouffer. Merci de vos remarques utilitaristes culpabilisantes moralisatrices condescendantes. Car, aussi, bien sûr, si je pense comme ça c’est parce que je suis jeune, coincée dans cette éternelle adolescence qu’est la condition féminine. Je suis un peu hystérique aussi, à voir des jugements partout, à croire que la littérature aussi peut sauver des vies. Non, je n’ai pas fait médecine, ni une école d’ingénieur, j’ai même pas fini mon année d’hypokhâgne, mais putain qu’est-ce que j’ai été heureuse !

Et en fait, il y a aussi ceux qui te soutiennent. Vraiment. Ceux-là ils se reconnaîtront je crois, je veux juste leur dire merci, et que je les aime.

Suivez votre chemin, écoutez-vous.

Cœur.

LL

Simone de Beauvoir, La femme rompue, Gallimard, Paris, 1967

« La femme rompue est la victime stupéfaite de la vie qu’elle s’est choisie : une dépendance conjugale qui la laisse dépouillée de tout… »

La quatrième de couverture annonce la couleur. L’avertissement de Nao, aussi, quand elle m’a offert le livre : « Il faut être en forme, c’est pas facile ». C’est les vacances, mon anniversaire, il fait chaud, alors bien sûr que je suis en forme ! Allez, j’attaque !

Le livre de l’année (du siècle ?)

Tu attaques, et tu ne t’arrêtes plus. La femme rompue, c’est plus qu’un livre, plus qu’une écriture, plus que des mots. Tu peux même pas décrire cette sensation, ce trou dans le bide, ce goût de bile dans la bouche, les larmes qui coulent toutes seules, devant les gens, dans le train. Et qu’est-ce que tu t’en branles de ces gens qui te regardent, ahuris, interrogateurs, goguenards ! Pauvres fous, vous n’avez pas lu La femme rompue ? Mais alors, qu’est-ce que vous savez de la vie ? Qu’est-ce que vous savez du spleen, de la mélancolie, de l’infinie certitude qu’on va tous crever ? Qu’est-ce que vous savez du sacrifice ?

Ah, ce putain de sacrifice qui fait serrer les dents, qui donne envie de tabasser les murs jusqu’à c’qu’ils gueulent et de se défoncer jusqu’à tout oublier ! La femme rompue, ça vous met en colère, ça vous fait rire aussi, parfois. La femme rompue est un vrai personnage, beau, complet, multiple. Au travers des trois histoires qui constituent ce (trop) court recueil de nouvelles, ce sont trois caractères qui se développent, trois femmes, trois consciences, trois individualités. S. de Beauvoir se fait la magnifique rapporteuse de son époque désormais révolue (vraiment ?) : l’époque où la femme est un Autre dépendant de volontés qui ne sont pas la sienne. C’est génial, au sens étymologique, c’est-à-dire que Beauvoir y distille son génie avec brio, délicatesse, violence. Sa capacité à analyser son temps, à décrire le destin de trois femmes qui ne sont pas elle. Qu’on ne vienne pas me parler d’autobiographie ! Je me fiche de la relation Beauvoir-Sartre et je connais assez le talent de cette femme (et le contexte historico-littéraire, for god’s sake !) pour savoir qu’il s’agit de fiction, rien que de fiction. Mais quelle fiction, putain !

Il faut le lire pour le croire.

Dévorer les 250 pages, aller plus lentement, sur la fin, en espérant que ça ne s’arrête jamais. La femme rompue te prend et ne te quitte pas. La femme rompue, c’est à la fois ton plus beau rêve et ton pire cauchemar, ton meilleur ami et le plus gros connard que la terre ait porté. La femme rompue te secoue les tripes, prends-y garde !

Lisez Simone de Beauvoir, pleurez, riez, sentez-vous vivants ! Parlez-en à vos amis !

Liebe grüße !

LL

La violence ordinaire.

Entreprise délicate s’il en est, que de faire comprendre à ses proches que cette réflexion si drôle est en fait un acte de violence qui me blesse profondément. Je veux que les personnes impliquées comprennent qu’il ne s’agit pas d’une attaque personnelle et étant donné que je suis une personne intelligente je ne tiendrai pas (trop) rigueur. Je ne me sers de cet exemple personnel que pour démontrer un point de vue plus large. Je suis désolée par avance si je blesse la sensibilité d’untel ou untel, sachez que la mienne aussi en a pris un coup.

L’exemple personnel. Ce week-end, lors d’une soirée, le compagnon d’une amie m’a fait tomber. C’est-à-dire qu’il m’a attrapée par les bras et, sciemment, m’a poussée jusqu’à ce que je me retrouve à terre. Puis, alors que je lui demandais s’il était fier de lui, d’avoir réussi à faire tomber une personne plus petite et plus faible que lui, il a répondu : « C’était pour te remettre à ta place ». Apparemment, je devais donc être « remise à ma place ». Quelle est-elle, cette place, au juste ? Au sol, dans la poussière ? Ou peut-être bien dans la cuisine ? Dans le lit d’un homme, silencieuse et soumise ? Interrogé un peu plus tard par mon amie au sujet de cet événement, le jeune homme en question était interloqué : « On rigolait… »

Le point de vue plus large. Voilà bien le fond du problème ! Tant que les hommes seront persuadés que cela fait rire les femmes d’être humiliées, moquées, interpellées en permanence à propos de leur militantisme féministe, bien sûr nous n’irons pas bien loin. Oui, nous sommes féministes. Quand nous sommes en soirée avec des amis, nous aimerions pouvoir oublier les raisons qui nous poussent à l’être, du moins pour quelques heures. Ces hommes qui se croient drôles en balançant des blagues sexistes devant nous et en attendant notre réaction le sourire aux lèvres se conduisent très clairement comme des connards en faisant ça. Attention, je n’ai pas dit que ce sont des connards, j’ai dit qu’ils se comportaient comme tels. Comme des connards et même pas originaux en plus : vous croyez réellement que vous êtes les seuls à avoir la magnifique idée de nous provoquer à ce propos ? Quand j’entends que l’on me présente en disant « Tiens, elle c’est la féministe de la bande » et que cela suscite des sourires entendus, du genre « Haha, on va bien se marrer », j’ai juste envie de me casser en fait. Ça ne me fait pas rire. J’ai envie d’interpeller les gens : « Mec, je ne suis pas ta pote, on se connaît pas, donc tes blagues de merde tu les gardes. » Bien sûr, une femme qui dit ça, ça fait encore plus rire. Alors je me tais, et je patiente. Et bien sûr que nous réagissons quand on nous cherche, même si ça ne sert à rien. Et bien sûr que nous nous sentons humiliées quand nous nous retrouvons par terre, dominées par la grandeur de la personne en face de nous, debout. Sérieusement, c’est quoi ce truc de faire tomber les gens ? Hormis l’humiliation, quel est le but recherché ? Vous avez déjà vu deux potes se faire tomber en soirée, comme ça ? (j’veux dire, depuis qu’on n’a plus 18 ans).

Alors, oui, vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais quand vous faites des réflexions incessantes, quand vous utilisez la force physique pour illustrer votre point de vue, vous faites preuve de violence sexiste. Violence ordinaire presque, puisque tellement acceptée par la société. Vous pensez que vous n’êtes pas sexistes parce que vous « aimez » les femmes, parce que vous respectez votre compagne, parce que vous ne pensez pas réellement ce que vous dites ? Remettriez-vous « à sa place », en la faisant tomber, une personne noire par exemple ? Ne trouveriez-vous pas ça raciste ? Pouvez-vous nous traiter autrement que comme des individus sexués ? Si la réponse est non, inutile de nous parler, vos idées ne nous intéressent pas. Posez-vous la question, sérieusement : « Est-ce que je pense que la personne en face de moi est différente parce que son sexe est différent ? » Si la réponse est oui, alors permettez-moi de vous dire que vous avez tort. Nous ne vous jugerons jamais sur votre sexe, votre couleur de peau ou de cheveux, votre orientation sexuelle, s’il vous plaît, faites de même. Et si cela vous semble trop compliqué, alors ne nous parlez pas.

Réfléchissez avant de parler, avant d’agir.

Bisous.
LL

Ce n’est pas à nous d’avoir honte !

Chaque année en France 75 000 femmes sont violées. 200 par jour. 8 chaque heure qui passe. Toi, qui me lis, fais-tu partie de ces chiffres ? Une femme sur 10 a déjà été violée ou le sera un jour. Qui, autour de moi, se tait car elle a honte, se sent coupable secrètement, ne met tout simplement pas le mot « viol » sur ce qu’elle a vécu ? Cette année, un ami s’est fait casser le nez par un connard. A-t-il hésité avant d’en parler autour de lui ? Non. Et il a eu raison. Alors pourquoi, quand je me fais agresser sexuellement, quand je me fais violer, je n’ose pas dire ce qui s’est passé ? Aujourd’hui, ne nous taisons plus. Pour que les autres femmes n’aient plus honte de ce qui leur est arrivé. Pour que les hommes comprennent que la vie n’est pas un film et que le consentement est primordial, pour sortir des mythes sur le viol qui perdurent depuis trop longtemps.

Pétition à signer sur http://www.contreleviol.fr/

J’ai mis presque dix ans à comprendre que j’avais été violée. On se dit toujours que l’on ne se sentira pas coupable si cela nous arrive un jour, on se dit qu’on ira porter plainte. C’est sans compter sur ces fameux « mythes sur le viol » (je vous conseille vivement la lecture des articles d’Antisexisme à ce sujet, en lien plus haut) : on peut être violée par son mec, un ami, un parent dans la douce quiétude de sa chambre à coucher. La première fois, j’ai été violée par un homme que je connaissais depuis seulement quelques heures, j’avais 14 ans et il m’a obligée à lui faire une fellation. La deuxième fois j’avais 22 ans, j’ai ramené un homme chez moi mais j’avais trop bu. Quand je me suis finalement réveillée, il était en train de « finir ». Ces lignes sont les plus dures que j’aie eu à écrire de ma vie. Pour la première fois, concrètement, des mots sont mis sur ce qui m’est arrivé.

Le but de tout ceci n’est pas de m’apitoyer sur mon sort, ce n’est pas mon genre. Le but est de montrer à celles et ceux que je connais (mais aussi à celles et ceux que je ne connais pas) que le viol est un crime tristement banal mais qui ne doit pas être banalisé. Montrer que malgré ma grande gueule et ma belle assurance, malgré (ou peut-être bien à cause) le fait que j’assume pleinement ma sexualité, ça m’est arrivé, à moi aussi. Je sais très bien que des gens vont penser que je l’ai bien cherché. C’est bon, aujourd’hui je sais que ce n’est pas ma faute alors ces attaques je ne les écouterai pas. Je sais que des gens vont prendre cet article à la légère, ne pas me croire car le « viol-viol » n’arrive pas comme ça, ricaner dans leur coin car rien n’est sérieux pour eux. D’autres vont être gênés car « on ne parle pas de ces choses-là » et après ça ils ne pourront plus me regarder dans les yeux, ils seront mal à l’aise. Je sais aussi que certains de mes proches (très proches) vont découvrir tout cela à travers cet article. Excusez-moi de ne vous en avoir jamais parlé, c’était trop compliqué. Ce n’est pas votre faute non plus.

Ce n’est pas du sexe quand elle est saoule. Avoir des rapports sexuels avec une personne incapable de consentir = agression sexuelle

Ce n’est pas du sexe quand elle est inconsciente. Avoir des rapports sexuels avec une personne incapable de consentir = agression sexuelle

Ce n’est pas à nous d’avoir honte ! C’est pour cela que je parle aujourd’hui, malgré l’exposition que cela m’apporte et les critiques qui ne manqueront pas d’arriver. Vous aussi : parlez ! Pas forcément publiquement si vous ne vous en sentez pas capables mais parlez à vos proches, dénoncez vos agresseurs, foutez leur la honte et soyez fières de ce que vous avez accompli. Les agressions que j’ai subies ne me jugent ni ne me définissent, elles jugent et définissent ceux qui les ont perpétrées. J’aime toujours autant la vie et j’aime toujours autant baiser !

Battez-vous !

LL

Les écritures de soi pour les nuls

Suite à l’émission Service Public du 30 mai (oui, ça commence à faire, mais j’étais occupée par mes vacances), « Se livrer dans un livre », je suis restée coite. En fait, pas tout à fait coite, plutôt virulente, vitupérante et fustigeante (ce mot n’existe pas). Ce n’est pas la première fois que Guillaume Erner et sa bande d’auteurs s’attaquent aux écritures de soi. Ils avaient déjà sévi le 24 avril dans une émission sur le biographique intitulée « La vie des autres – Comment raconter autrui ? », thématique passionnante s’il en est ! Les invités étaient Amanda Sthers, auteure d’une bio de Johnny Hallyday et Laurent Delahousse, producteur de l’émission Un jour, un destin. Voilà, voilà. Ai-je besoin d’en dire plus ? On se doutait déjà qu’il ne serait pas question de théorie littéraire dans ce programme… J’attendais donc M. Erner au tournant le matin du 30 mai lorsque j’appris qu’il parlerait ce jour-là de l’autobiographie.

JJ Rousseau, le type que la nature a fait différent

Déjà, ça commence bien, les invités ne se reconnaissent pas comme autobiographes, et même récusent le terme : « Je ne me sens pas du tout dans l’autobiographie / pas autobiographique au sens où on l’entend en général » annonce Sylvie Germain d’entrée de jeu. Finalement, Erner lui fait plus ou moins accepter l’expression d' »autobiographie spirituelle », il est tout content de lui, il a réussi à lui faire dire qu’elle écrivait une autobiographie ! Mais c’est quoi une « autobiographie spirituelle » ? C’est quoi une « autobiographie » tout court ? C’est quoi la différence entre les deux ? Il me semble que la base, quand on évoque un sujet, c’est de le définir non ? Apparemment on n’a pas le temps pour ça sur la radio publique… Aucune évocation de Philippe Lejeune et de sa fameuse définition, pourtant violemment accessible.

Lionel Tran, le deuxième auteur invité, ne se sent pas autobiographe non plus. Guillaume Erner semble désespéré : « Mais c’est une épidémie ! » Pourtant, il ne lui semble pas pertinent de s’interroger sur les raisons d’un tel rejet du genre ou, du moins, de l’étiquette du genre. En effet, Lionel Tran ajoute : « J’ai pas l’impression de raconter ma vie, après je me sers de ma vie comme matière première » et là je reste bouche bée : c’est quoi la différence exactement ? Voilà pourquoi définir le genre en début d’émission aurait pu être utile : pour ne pas se confronter à ce genre de contresens. Parce que là, un livre dont la vie de l’auteur est la matière première mais qui n’est pas une autobiographie, c’est quoi alors ? Le but du journaliste/du chercheur n’est-il pas justement de mettre son interlocuteur face à ses propres contradictions ? Finalement, on voit bien que c’est le mot qui les gêne alors qu’il ne veut rien dire de plus que « écrire ma vie »…

Finalement, Guillaume Erner interroge son dernier intervenant, Jean-Louis Jeannelle, maître de conférence à la Sorbonne et spécialiste du genre des mémoires et de l’autobiographie, sur ce fameux rejet du genre autobiographique par les auteurs. Pourquoi est-il si dur pour un auteur de se revendiquer autobiographe ? La réponse est proprement hallucinante.

« Le problème avec les genres c’est qu’il s’agit avant tout d’un phénomène qui relève des spécialistes, qui tentent de catégoriser et de clarifier, de cartographier. Les écrivains quant à eux écrivent un texte très singulier et sont toujours un peu effrayé de le faire relever d’une catégorie particulière. Il y a toujours un conflit entre la quête qui est celle du spécialiste et la quête qui est celle de l’écrivain. De ce point de vue, ce refus de catégorisation est intéressant. »

Un peu effrayé de le faire relever d’une catégorie particulière, really ? A-t-on déjà vu un romancier refuser le terme « roman » pour un livre qui en est manifestement un ? A-t-on déjà vu un dramaturge s’affranchir du mot « théâtre », un poète de « poésie » ? JL Jeannelle s’est manifestement posé la mauvaise question. Le refus de catégorisation est bel et bien intrinsèque à l’autobiographie, alors pourquoi ? Il le trouve « intéressant », mais en quoi ? Et puis, cette propension à croire les auteurs coupés de la théorie littéraire, comme s’ils écrivaient au fil de la plume, sans s’inscrire dans une tradition littéraire, quelle qu’elle soit. Non, il n’y a pas « conflit » entre la quête de l’auteur et celle du spécialiste, ce sont juste deux métiers différents et qui se recoupent par moments.

La Bible des inconditionnels de l’autobiographie

Je passe rapidement sur le petit reportage sur une anonyme qui écrit son « autobiographie », qui en fait n’en est pas une mais plutôt une biographie familiale extrêmement documentée : il n’y a pas de démarche artistique, littéraire, pas de prétention à la reconnaissance mais plutôt un besoin existentiel, métaphysique suite au décès de son frère. Rien à voir avec les auteurs présents donc, cependant Guillaume Erner tente de faire un parallèle, récusé par Sylvie Germain (merci !).

Cependant, un peu plus tard Mme Germain oppose la sincérité inhérente à l’autobiographie à une « tricherie » : « on se donne déjà comme une sorte de Surmoi totalement factice » ajoute-t-elle. Vous ne comprenez rien à cette phrase ? C’est normal, elle ne veut rien dire. Comment le Surmoi pourrait-il être factice ? Il s’agit d’une instance psychanalytique sur laquelle nous n’avons donc aucune prise, c’est la société dans laquelle nous vivons qui forge le Surmoi. Surtout, ce qu’avance Sylvie Germain ici c’est qu’il y aurait d’un côté la sincérité (le bien) et de l’autre la tricherie (le mal), pas de demi-mesure donc, si l’on triche on ne peut pas être sincère. Oui, j’avais oublié que l’être humain est aussi simple que cela : soit il ment, soit non, surtout sur un sujet aussi peu sensible et facile que soi-même ! (cette dernière phrase est hautement ironique, merci d’en prendre note)

Viennent ensuite des questions du public. La première, sur l’autofiction (ah chouette !), est éludée par M. Jeannelle, apparemment la littérature contemporaine on s’en fout. Il préfère nous parler des « livres de raison », un truc qui date du XVème siècle et qui n’a rien à voir avec l’autobiographie (je vous renvoie à notre cher ami Google si ça vous intéresse d’en savoir plus). Dernière intervention du public : évocation de Montaigne et Rousseau, chbiim ! En plein dans le mille ! Oui, là c’est le moment où je commence à m’énerver sérieusement devant mon poste de radio. On parle d’autobiographie au XXIème siècle et on continue à nous ressortir les « ancêtres » dont l’oeuvre ne correspond plus du tout à la création contemporaine (au passage, la personne qui pose la question oppose elle aussi sincérité et déguisement de la vérité). Pour finir, Guillaume Erner nous montre une fois de plus son sens de l’à propos : à Sylvie Germain : « Rousseau est-il une référence pour vous ? » Ouf, elle répond non !

Sorry Serge, mais ton genre on s’en fout !

Conclusion de l’émission : comme point de départ, idée que l’autobio connaît un grand succès à l’époque contemporaine (tiens, on est revenus en 2013 ?), mais Jean-Louis Jeannelle repart sur les deux « ancêtres » et notamment Jean-Jacques Rousseau (ah non en fait…). Encore une fois on parle de « véritable sincérité », l’interrogation porte en gros sur « est-ce que JJ Rousseau nous dit la vérité ? » mais on s’en fout royalement ! Évocation des récits de masturbation de Jean-Jacques, comme si l’essentiel des Confessions se trouvait là-dedans…

Bref, ma conclusion à moi c’est que ces gens ont mené un débat complètement décalé par rapport au vrai problème que pose l’autobiographie aujourd’hui. On ne cesse de nous parler de « vérité », de « sincérité », mais c’est oublier que l’être humain se perçoit toujours lui-même à travers une « ligne de fiction » (Lacan, Écrits) et celle-ci diffère de la façon dont mes congénères me voient. L’objectivité absolue sur soi-même n’existe pas. Enfin, la littérature n’est pas le lieu de la « vérité », il s’agit encore une fois d’un concept beaucoup trop vaste et inatteignable. Quelle vérité ? La mienne ? Celle de Jean-Jacques Rousseau ? Celle de Guillaume Erner ? Les auteurs ne veulent pas se dire autobiographes. Pourquoi ? Justement parce que l’on est restés bloqués sur les ancêtres. Personne ne réécrira jamais Les Confessions. Une fois fait son deuil on peut tout de même écrire une autobiographie correcte, qui certes ne correspondra pas à la définition canonique mais en sera tout de même une : « écrire ma vie ». Il est temps d’accepter que les mots ont un sens, certes, mais que celui-ci peut évoluer au fil des siècles. Il est temps pour la critique littéraire d’ouvrir les yeux sur la production actuelle et les magnifiques renouvellements du genre auxquels on assiste.

L’autobiographie n’est pas un gros mot ! Ecrivez la vôtre !

Littérairement vôtre.

LL

« L’analyse littéraire, c’est forcément subjectif. »

Eh oui, chers amis, tel est le genre de poncifs à la con que j’entends encore aujourd’hui… Moi-même j’y ai longtemps cru (à l’époque où je n’y connaissais rien quoi…), me demandant comment mes profs de français pouvaient affirmer telle ou telle chose sur ce qu’avait voulu dire tel ou tel auteur, mort des centaines d’années auparavant. La réponse tenait pourtant en une petite phrase des plus simples :

LES MOTS VEULENT DIRE QUELQUE CHOSE

Ça parait dingue comme ça mais il se trouve que c’est sur les mots que l’on s’appuie quand on fait une analyse littéraire. Je me souviens encore de mes camarades de Terminale scientifique ou autres sciences économiques et sociales qui me plaignaient, moi, la pauvre littéraire, parce que mon épreuve de philosophie au baccalauréat était coefficientée 7 et que, avec la philo, « tu sais jamais, ça dépend vraiment du correcteur sur lequel tu tombes, s’il est d’accord avec toi ou pas, alors qu’en maths, bin y’a qu’une seule bonne réponse, tu l’as ou tu l’as pas ! » Mais oui, BIEN SÛR ! RIGHT !

Vous aurez reconnu ce bon vieux Marcel, méditant sur le sens de la vie

Au fur et à mesure que je gravissais les échelons des études littéraires j’ai finalement touché du doigt ce qu’était l’analyse du même nom (littéraire quoi) : une équation. Oui, tout simplement, mesdames et messieurs, une petite équation. On a les données de base et celles-ci vont nous permettre d’accéder au sens. Ah, le sens ! Ce nectar si recherché ! Les données de base ? Les mots pardi ! Leur choix, leur agencement, leur forme particulière. Croire que le résultat d’une dissertation dépend de ce que pense celui qui la rédige et/ou de ce que pense celui qui la corrige, c’est se trouver de fausses excuses. On s’appuie sur des arguments tangibles, vérifiables, vérifiés, et sur des exemples qui viennent illustrer ces arguments. La différence avec les maths ? Là où celles-ci vous apprennent que 2+2=4 bêtement, sans vous poser de questions supplémentaires (« Madame, pourquoi 2+2=4 ? – Retourne à ta place et arrête de poser des questions aussi idiotes voyons ! »), l’analyse littéraire vous donne les clefs pour comprendre pourquoi un roman qui commence par « Aujourd’hui maman est morte » ne pourra pas se finir bien. L’analyse littéraire vous apprend à comprendre le discours qui vous entoure, et il n’y a rien de subjectif à cela.

Madame de Lafayette, votre héroïne m’exaspère !

En M2, j’avais une UE qui s’intitulait « Lectures subjectives machintruc », eh bien vous savez quelle en était la conclusion ? La lecture subjective ça n’existe même pas. Vous lisez La princesse de Clèves pour la première fois en 2013 et vous pensez vraiment que vous en aurez une vision neuve, inédite et pleinement personnelle ? Ne rêvez pas mes bons amis ! En plus de 3 siècles de vie, ce bouquin vous bat dans toutes les catégories.
L’autre conclusion qui émanait de ce cours, c’est qu’en tant que jeunes chercheurs en littérature il était très difficile – voire impossible – pour mes petits camarades et moi-même d’être subjectifs. C’était pourtant le but de notre examen et malgré cela ce fut une épreuve difficile pour chacune de nous. Comment, face à un objet dont je suis spécialiste, ne pas expertiser ? Cela n’a rien de subjectif une fois de plus, avec les années seulement le travail se fait plus rapidement, plus spontanément. Je distingue une tonalité tragique d’élégiaque, burlesque de comique, l’hyperbate n’a plus de secrets pour moi mais j’ai encore du mal avec la métonymie et la synecdoque, ça viendra, ça aussi. Tout cela, je ne le décide pas. C’est un autre, l’auteur, qui a choisi ses pions, ses cartes, toute autre métaphore du jeu à votre convenance. Il impose, ce terrible dictateur ! Et moi, pauvre petite scribouillarde, je ne fais que comprendre et expliquer à mes pairs ce qu’il a voulu dire. Je répands son génie pour les masses incrédules.

 

C’est pourquoi, en conclusion, et j’aimerais que vous me lisiez attentivement, j’affirme, je scande : je ne suis pas une artiste. Je suis une scientifique. Il y a des livres, des auteurs, des écritures, que je préfère à d’autres. Cependant, lorsque je décortique un texte, lorsque j’écris un travail de recherches, toute notion de valeur disparaît. Restent seulement les mots.

Lisez des livres !

LL

« En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. » Marcel Proust, Le temps retrouvé

Alors que je me disais que j’avais envie de parler d’Emmanuel Carrère, qui est l’auteur sur qui je vais écrire ma thèse à partir de septembre, je suis retombée sur ce texte « de lecteur subjectif » écrit pour une UE de M2. Je me suis dit que c’était déjà pas mal comme première approche, bien que peu académique. J’espère en tout cas que cela vous donnera l’envie de lire Un Roman russe, si ce n’est déjà fait.

En réfléchissant à cet exercice, celui d’écrire un texte de lecteur subjectif sur un livre qui nous aurait profondément marqués, je me suis rendue compte qu’aucun titre ne me venait en tête. Ou alors trop, plein de livres, plein de souvenirs, tous différents et la plupart reliés à l’enfance. En tant qu’étudiante en Lettres modernes et grande lectrice, si je puis me permettre, j’aimerais pouvoir désigner un livre, LE livre, celui qui aurait influencé ma personnalité de lecteur, qui aurait façonné mes goûts et m’aurait marquée à tout jamais. Mais je ne peux pas. Dès que ma décision s’arrête sur l’un, je me sens profondément triste d’abandonner l’autre. Je sais bien que les écrivains qui parlent de leur expérience de lecteur font un choix, qu’ils omettent, qu’ils sélectionnent sciemment pour faire passer un message plus profond et travaillé. Je ne suis pas un écrivain et c’est peut-être aussi pour cela que je trouve l’exercice périlleux et même un peu présomptueux. Je voulais choisir un roman connu pour faire ressortir une lecture singulière, mais en effet nous sommes quand même en majorité le même lecteur. J’ai finalement choisi de parler de ma relation avec Emmanuel Carrère et plus particulièrement avec le récit autobiographique Un roman russe, sur lequel j’ai écrit mon mémoire de Master 1.

A vrai dire, je ne me souviens plus de ma première lecture de ce livre, j’imagine que j’ai été touchée puisque j’ai décidé d’en faire le centre de ma vie pendant un an (voire plus). Ce qui me fascine est en fait la façon dont je le perçois maintenant. Comme je l’ai dit plus haut, je considère avoir une réelle relation avec ce livre, il fait partie de ma vie, de moi. Je l’ai lu des dizaines de fois, j’en ai corné les pages, je le connais pas cœur et pourtant je ne m’en lasse jamais. Parfois, un événement, ou juste un mouvement de pensée, m’évoque un passage de ce livre et alors je le reprends, je le feuillette jusqu’à retrouver la phrase parfaite, celle à laquelle je pensais. Il est posé à côté de mon lit, jauni, annoté, poussiéreux, mais près de moi, à portée de la main. J’ai déjà pensé à en racheter un nouvel exemplaire mais je recule toujours, le mien est plein de vie, de ma vie. Je m’aperçois soudain qu’Emmanuel Carrère n’est pas si connu que ça, Un roman russe non plus. Je vous en propose donc un résumé qui, sans doute, serait déjà un texte de lecteur.

Emmanuel Carrère est un auteur français contemporain, fils de l’éminente secrétaire de l’Académie française Hélène Carrère d’Encausse. J’écris ces mots le 9 décembre 2011 et il s’avère que Manu (oui, je l’appelle Manu maintenant, il n’est pas au courant mais dans mon imaginaire nous sommes des amis proches) est né le 9 décembre 1957, il a donc aujourd’hui 54 ans. C’est un intellectuel parisien de droite, qui côtoie des gens de son milieu, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas besoin de travailler à plein temps pour vivre, c’est un « fils de ». Il a fait Sciences-Po dans sa jeunesse et, grâce à son réseau déjà bien formé par maman et papa, il s’est retrouvé propulsé journaliste et critique de cinéma. Personnellement, c’est un métier que j’aurais adoré faire, dont j’ai rêvé très longtemps, mais mes parents n’étant que de simples professeurs certifiés de province, j’ai vite laissé tomber l’idée. Bref, est-il besoin de le préciser ? , Emmanuel Carrère, en tant qu’homme, m’énerve profondément. Je le trouve antipathique, sûr de lui et de sa supériorité. De plus, il est de droite, ce qui n’est pas pour me le rendre plus agréable. En tant qu’écrivain, il est égocentrique, égoïste même je dirais. Il m’énerve et en même temps toutes ces faiblesses, ces défauts qui le caractérisent, il ne s’en cache pas et cela le rend profondément humain.

Un roman russe est un récit autobiographique paru en 2007 mais dont le processus d’écriture a commencé bien avant, puisque les premiers évènements relatés datent de 2000. Manu y mêle différentes histoires qui peuvent sembler complètement étrangères les unes aux autres mais qui sont finalement liées par un même dénominateur commun : l’auteur lui-même. Il est envoyé en Russie, dans la petite ville de Kotelnitch, pour tourner un reportage sur Andras Toma, prisonnier hongrois durant la seconde guerre mondiale, puis déporté à l’hôpital psychiatrique de cette fameuse ville et jamais renvoyé dans son pays, oublié, si l’on veut, par l’immense URSS puis la Russie en reconstruction. Ce n’est qu’en 2000 qu’une journaliste locale relaye l’information de son existence, créant de véritables déchaînements en Hongrie, chacun s’imaginant qu’il s’agit du frère ou du mari disparu plus de cinquante ans auparavant. Durant ces cinquante-trois années de détention, le patient Toma n’a jamais appris à parler le russe, autour de lui personne ne parlait le hongrois. Lorsqu’on le retrouve, ce n’est plus sa langue maternelle qu’il parle mais un idiome personnel, qu’il s’est fabriqué au fil des ans.

Ce genre d’histoires fascinent Carrère, elles me fascinent moi aussi. Je ne saurais expliquer ce qui se passe dans ma tête à ce moment-là mais je suis irrésistiblement attirée par ces expériences limites, la capacité qu’a l’homme de faire du mal à ses congénères me terrifie autant qu’elle m’hypnotise. Manu a aussi écrit un livre sur l’affaire Jean-Claude Romand, L’Adversaire. Il s’agit d’un homme qui a fait croire à sa famille, ses amis, tout son entourage, qu’il était médecin, et ce pendant vingt ans. Son secret sur le point d’être découvert, il a tué ses parents, sa femme, ses deux enfants et tenté de se suicider. C’est une histoire vraie, l’être humain peut faire ça. Et surtout, l’être humain, malgré les actes terribles qu’il a commis, tentera toujours de s’en sortir : l’instinct de survie est plus fort que tout. Plus fort que la culpabilité, plus fort que la tristesse, plus fort que la certitude que plus jamais personne ne vous regardera comme avant. Ces mécanismes m’intéressent, ils intéressent Carrère, je m’intéresse à Carrère : la boucle est bouclée.

Ce n’est pas seulement pour ça que Carrère s’intéresse au destin tragique d’Andras Toma. Il y a une raison plus personnelle qui le pousse à se rendre en Russie et à enquêter sur cet homme et il l’explique assez vite dans son livre. Le grand-père d’Emmanuel Carrère, Georges Zourabichvili, est né en Géorgie à la fin du XIXème siècle et a émigré en France dans les années 1920 avec sa femme. Ils auront deux enfants, l’aînée s’appelle Hélène et est promise au glorieux destin que nous connaissons. Durant l’Occupation, Georges Zourabichvili collabore (pas trop méchamment précise Carrère) et, à la Libération, il est emmené par des hommes pour ne plus jamais revenir. Manu nous dit que c’est le traumatisme de sa mère plus que le sien, cependant il est persuadé qu’enquêter sur cet homme, en parallèle de son reportage sur le Hongrois, leur fera du bien, à sa mère autant qu’à lui-même. Il est persuadé que (ré)apprendre le russe lui permettra de décoincer des choses en lui, de sortir de la dépression chronique qui le tenaille depuis quasi-toujours comprend-on. Emmanuel Carrère est à la fois un homme très intelligent et qui analyse bien ses réactions, ses rapports aux autres, et à la fois un homme qui me semble personnellement très naïf, voire bête, lorsqu’il se livre à ce genre de pensées magiques, comme quoi il est le jouet impuissant d’un destin vengeur et terrible.

Je comprends que Mme Carrère d’Encausse ait été traumatisée par cet événement, on le serait à moins. Je comprends la volonté de son fils de l’aider dans cette épreuve qui la fait souffrir depuis plus de soixante ans maintenant. Ce qui me semble plus problématique c’est la façon qu’il a de croire, comme évoqué plus haut, que c’est la figure de son grand-père qui le hante aujourd’hui et l’empêche d’être heureux. Nous comprenons également que son rapport au père est compliqué mais il ne s’épanche pas la-dessus, préférant s’intéresser à ses relations avec sa mère qui, très vite, lui interdit d’écrire sur l’aïeul maudit. Tout cela me parle ayant moi-même un père qui n’a jamais (ou si peu) connu le sien. C’est une histoire dont on ne parle pas, ou très rarement, mais elle est là, présente quelque part. Ce traumatisme est celui de mon père, pas le mien, mais je suis triste pour lui. J’imagine le petit garçon qu’il était lorsque son père a disparu et je pleure. Emmanuel Carrère raconte à propos de son oncle, le jeune frère de sa mère qui avait huit ans en 1944 :

Après guerre, quand Nicolas partait en vacances chez des amis de la famille ou en camp scout, il écrivait chaque semaine une carte postale à sa mère, et à la fin de chacune de ces cartes postales il répétait la même petite histoire.

« Quand Papa reviendra on entendra toc-toc.

C’est qui ?

C’est Papa qui est bien content de revenir voir Maman, Hélène et moi ! »

Toc-toc. Toc-toc. Jusqu’à quand y a-t-il cru ?

Cela fait partie des passages que je relis régulièrement parce que je le trouve si beau et si triste à la fois. Je vois mon père dans ces mots.

Toute cette histoire familiale est alliée à l’histoire d’amour que vit Manu à cette époque avec une jeune fille prénommée Sophie. Histoire d’amour tragique entre deux individus de classes complètement différentes, histoire d’amour bancale qui ne trouvera jamais son équilibre et finira par sombrer, inéluctablement. Carrère juge sa compagne et, comme il le dit lui-même, ses jugements le jugent. C’est dans cette partie qu’il apparaît le plus imbuvable, en fait il a honte d’elle. Et il a honte d’elle parce qu’elle n’appartient pas au même monde que lui, elle travaille par nécessité. Sophie, en plus d’être une femme, a donc un autre point commun avec moi : elle vient du même monde, de la même classe sociale. Au contraire de Carrère, elle m’apparaît très sympathique. C’est une femme amoureuse et désespérée, qui ne sait plus à quel saint se vouer pour que son couple fonctionne. Elle est courageuse et, en plus, elle est belle. Si Un roman russe avait été un roman, j’aurais aimé que l’auteur s’attarde plus sur ce personnage, elle aurait sans conteste été mon héroïne. Elle est d’ailleurs bien l’héroïne d’un texte qu’a écrit Carrère et qui m’a longtemps laissée perplexe.

En 2002, Manu se voit confié un projet par le quotidien Le Monde : écrire une nouvelle sur le thème du voyage pour leur supplément estival. Il choisit d’écrire un texte érotique dont la principale destinataire est sa compagne, mon héroïne. Ce texte, il l’insère, in extenso, dans Un roman russe car il représente selon lui l’échec de leur relation. Il m’a laissée perplexe car il est très cru, plutôt mal écrit selon moi, et profondément intime. Carrère en fait des tonnes dans le graveleux et le déballage, lui que je trouve habituellement si fin et mesuré. Son projet affiché est de faire de la littérature performative, c’est-à-dire influencer le réel. La nouvelle paraît dans Le Monde le jour où Sophie doit le rejoindre, en train, à La Rochelle. Il s’adresse directement à elle à l’aide de la deuxième personne du singulier, mais également à toutes les autres lectrices, dans le but de les faire jouir à la lecture de sa nouvelle. Je le trouve présomptueux dans ce texte et je n’aime pas la façon dont il utilise le personnage de Sophie qui est, enfin, héroïne mais pas à la manière dont je le voudrais. Ce sont bien sûr ici des critiques très personnelles et qui ne regardent que moi. Cependant, dans une dimension purement littéraire, je trouve cet exercice passionnant et intéressant. L’effet de lecture recherché par l’auteur est, me semble-t-il, rare et innovant. La façon dont il réutilise la nouvelle dans l’économie d’Un roman russe est très intelligente et aide le lecteur à mieux percevoir ses relations avec Sophie, et les femmes en général.

Ce qui me vient à l’esprit, donc, lorsque je pense à Un roman russe et à Emmanuel Carrère en général, c’est un sentiment de familiarité, de complicité presque. Ce livre et cet auteur font partie de ma vie de la façon la plus complète qui soit puisqu’ils sont le point de départ de mon travail de recherches mais aussi parce qu’ils me touchent dans mon intimité, dans ma vie privée. Je ne sais pas quels liens unissent les autres étudiants à leurs sujets de recherches mais j’ai parfois l’impression que ma relation avec Manu est unique, presque fusionnelle. En cela je peux dire finalement, sans crainte de dénigrer d’autres livres, qu’Un roman russe est l’ouvrage qui m’a vraisemblablement le plus marquée dans ma vie de lectrice. C’est une relation compliquée qui allie l’attirance à la répulsion, l’amour à la haine, l’intérêt à l’indifférence. Plus je trouve Carrère détestable en tant qu’homme et plus j’admire son travail en tant qu’écrivain puisqu’il se présente sans complaisance et sans fausse modestie. Il finit Un roman russe par une très émouvante lettre à sa mère dans laquelle il explique pourquoi il était vital pour eux deux qu’il écrive ce livre, malgré l’interdiction maternelle. J’en connais les dernières phrases par cœur :

Le livre est fini, maintenant. Accepte-le. Il est pour toi.

J’aimerais un jour pouvoir écrire un tel livre à mon père et le lui donner avec fierté, et joie, et j’aimerais qu’il en soit fier, lui aussi.

Le féminisme pour les nuls

Mon T-shirt militant

Quand j’étais gamine, le féminisme était représenté dans mon esprit par Les Chiennes de garde et Isabelle Alonso, ça restait pour moi quelque chose d’assez agressif, dans la marge. A posteriori je me rends compte que j’étais simplement influencée par le discours dominant des média. Ce qui m’étonne tout de même avec la féministe que j’ai eu pour mère ! Bref, la révélation n’est venue que bien des années plus tard grâce à la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. D’un coup, j’ai tout compris (du moins c’est l’impression que ça m’en a fait), j’ai réalisé que le féminisme était « simplement » la revendication de ne pas être jugé par rapport à son sexe mais pour tout ce qui me fait, et qui est donc infiniment plus varié que mon genre. Je trouvais les mots de Beauvoir apaisés, pas dans l’affect ni le ressenti, mais profondément scientifiques. C’est cela qui m’a convaincue je crois. Bien sûr, ce sujet me touche directement et intimement, mais pour paraître crédible, pour convaincre, je dois m’efforcer d’utiliser les arguments les plus objectifs possibles. Et encore plus pour le cas du féminisme où l’on sera si promptement taxée d’hystérie si l’on fait mine de prendre le débat un peu trop à cœur !

Tout récemment, j’ai découvert un autre aspect du sexisme grâce à l’excellent article de Mar_Lard sur le non moins merveilleux blog Genre ! (c’est vrai que l’article est très long mais franchement lisez le, c’est accablant) : j’ai été tout simplement désespérée. Je ne sais même pas quoi dire de plus à propos de cet article, il faut vraiment le voir pour le croire, et à ce niveau là Mar_Lard a fait un très bon boulot de collecte de données, c’est impressionnant.

Ce n’est pas spécifiquement de ça que je voulais parler mais plutôt de l’autre découverte que j’ai faite parallèlement à la lecture de ce post : les blogs féministes. Tout un monde caché sur internet qui n’attendait que moi, chouette ! J’ai tourné sur plusieurs d’entre eux, lu des choses plus intéressantes les unes que les autres, j’ai été ravie, j’ai décidé de commencer un blog moi aussi, pas spécifiquement féministe mais sur les sujets qui me tiennent à cœur (vous l’aurez compris, le féminisme en fait partie). La réflexion que je me suis faite à la lecture de ces blogs c’est que c’est très bien mais quid des néophytes ? Je veux dire, les personnes qui ne se sont jamais réclamées féministes, qui, au contraire, sont adeptes du « je ne suis pas féministe mais… » ? Personnellement, je suis déjà convaincue, alors la lecture de ces articles ne me convainc que davantage, bien sûr. Qu’en est-il des hommes et des femmes qu’il reste à persuader ? Parce qu’effectivement, mon but, en tant que féministe, c’est que tout le monde comprenne qu’il est d’utilité publique de mettre un terme à la vision genrée du monde telle que nous la vivons aujourd’hui.

Je me souviens d’une conversation particulièrement éprouvante avec une amie qui tentait de m’expliquer pourquoi elle n’était pas féministe (déjà, dans mon esprit, une femme pas féministe il y a un problème mais bon…) et qui utilisait pour cela tous les arguments classiques (il y a pire ailleurs, etc.) mais en même temps avouait qu’elle ne s’habillait pas comme elle le souhaitait réellement parce qu’elle avait peur des remarques des hommes. Il a été difficile pour moi de lui faire comprendre qu’elle avait elle-même avancé le meilleur contre-argument à son postulat de base. Les gens ont tellement pris en compte la vision patriarcale des féministes comme un groupe d’hystériques, moches et mal baisées que, bien sûr, ça ne fait pas plaisir de s’identifier à ça. Il faut leur expliquer qu’il est nécessaire d’aller plus loin, il faut leur dire que leur volonté de s’épanouir indépendamment de toute notion de genre, c’est déjà du féminisme ! Qu’on peut être féministe quand on aime le shopping, mais aussi quand on préfère mater un match de rugby en buvant de la bière (histoire de bien balayer tous les clichés). C’est difficile pour certains hommes de comprendre ces revendications parce que, comme toute discrimination que l’on ne vit pas personnellement, ils ont l’impression que le sexisme n’existe pas, n’est pas si grave, etc. C’est le rôle des féministes que de montrer à ces personnes (hommes comme femmes d’ailleurs, un grand nombre se voilant la face) que « féminisme » n’est pas un gros mot.

La prochaine fois je ne vous parlerai pas des Femen non plus.

Love
LL

« A la St Pascal, traiter les pucerons, c’est radical. »

Sinon, le 17 mai, c’est la journée mondiale de lutte contre l’homophobie.

Pendant très longtemps, j’ai pensé que l’homophobie n’était pas un problème en France, ou du moins pas un GROS problème. Un peu comme les hommes qui tentent de te (et de SE) persuader que le sexisme ça n’existe pas : vu que ça ne me touche pas directement, je ne le voyais pas. Ceci dit, je savais que ça existait, mais je me contentais d’aller à la Gay Pride (ou Marche des Fiertés) tous les ans, j’encourageais mes amis à s’afficher, à ne pas avoir peur, à affirmer ce qu’ils sont.
J’ai eu la chance, sous la houlette d’un de mes professeurs de fac, de rencontrer l’auteur de bandes-dessinées Fabrice Neaud qui a écrit un magnifique Journal, récit autobiographique donc qui m’intéresse tout particulièrement… En organisant cette rencontre, nous avons aussi eu affaire à diverses associations toulousaines LGBT comme Arc-en-Ciel ou Jules&Julies. Et là, d’un coup, tu découvres que des dizaines de gens passent la plus grande partie de leur temps à militer pour des droits qui te semblaient acquis, toi qui étais contre le mariage tu commences à te demander pourquoi toute une frange de la population n’aurait pas l’opportunité de ne pas se marier, par choix, et non pas parce qu’une minorité le lui interdit. Je vous semble naïve ? Peut-être. Cependant, cela a eu l’effet d’un véritable électrochoc chez moi. Sans que je ne puisse jamais savoir ce que ça fait de se faire traiter de « sale PD », tout comme les hommes ne sauront jamais ce que ça fait de se faire traiter de « sale pute » parce qu’on refuse un rapport sexuel (oui, allez trouver la logique !), j’ai réalisé que l’affirmation de sa sexualité, encore aujourd’hui, pose un gros problème en France.

Je ne reviendrai pas sur la Manif pour tous et l’horrible Frigide, sur les appels à la violence et au meurtre à peine dissimulés, sur les chiffres qui chaque jour nous confirment ce que nous supposions déjà : le mouvement contre le mariage pour tous est le responsable direct de l’augmentation des attaques à caractère homophobe des derniers mois. Je ne ré-expliquerai pas pourquoi, quand on est contre le mariage pour tous, on est homophobes, si vous n’avez toujours pas compris c’est que vous vous voilez la face.

En fait, non, en cette journée mondiale de lutte contre l’homophobie, j’aimerais vous parler d’un ami très cher. J’espère qu’il ne m’en voudra pas de parler de lui comme ça. C’est un garçon intelligent et beau, il aime les garçons. Jusqu’ici, me direz-vous, aucun problème. Sauf que pour lui, aimer les garçons quand on est un garçon, ce n’est pas normal. Il y a un problème quelque part, dans les gènes, un peu comme une maladie. Pourtant, il passe outre cette « anormalité » puisqu’il a des relations avec d’autres hommes, il tombe amoureux, ou juste il tire son coup, comme tout le monde, non ? Le débat sur le mariage pour tous, il pensait que ça ne le concernait pas, en tout cas ça ne l’intéressait pas. Et puis, une fois que la loi a été votée, il m’a dit « là, j’ai l’impression d’être reconnu, j’ai l’impression que le fait que cette loi existe c’est comme si le gouvernement disait OK, vous avez le droit d’être comme ça » (en vrai, il l’a pas dit exactement comme ça, on avait déjà bu une ou 2 pintes à ce moment, mais c’est l’idée générale). Alors je me suis dit, cette loi a provoqué un déferlement de violence, c’est vrai, mais elle a aussi permis à des gens (et je suis sûre qu’ils sont nombreux) de se sentir acceptés, reconnus par la République. Même si pour mon ami il y a encore pas mal de chemin avant l’acceptation totale, c’est un bon début. Et ce début c’est déjà énorme.

Alors aujourd’hui, je n’ai pas envie de penser au négatif. Je sais bien qu’il ne faut pas l’oublier et il y aura plein d’autres jours pour en parler, pour que je vous en parle. Malheureusement, il y aura d’autres occasions de s’indigner, de pleurer. Aujourd’hui, je veux me dire qu’on y arrivera, que les prochaines générations naîtront dans un pays où il n’y aura pas de différences entre un homme et une femme, un hétéro et un homosexuel, un noir et un blanc. Le mot de la fin, je le laisse à Mme Taubira, bien sûr – qui d’autre ?

Je vous aime.

LL