Ah, les AG du Mirail !

Pour la huitième année consécutive je suis étudiante au Mirail (ouais, ça nous rajeunit pas), la fac la plus gauchiste et engagée de France, naguère qualifiée de « poubelle » par France 2. J’ai vécu différents mouvements, je me souviens de 2009 et 2010 particulièrement. J’ai manifesté. J’ai bloqué. J’ai participé à ses AG fleuves qui durent 5-6 heures et vous donnent envie de sortir faire la révolution. J’ai bu des bières en dansant dans l’amphi 9, j’ai participé à un atelier d’écriture à 4h du matin dans l’Arche avec celui qui est maintenant mon directeur de thèse. Clairement, le Mirail a été pour moi un fabuleux lieu de mon éveil militant, mais aussi de vie. Depuis quelques années, la fougue politique de la fac semblait en sommeil, ça correspondait à mes années de Master, c’était sérieux, comme si le Mirail devenait « adulte » et « responsable » avec moi. Ces deux dernières années j’ai donc cherché le militantisme ailleurs et l’ai trouvé dans le monde magique des internets. Je suis devenue une féministe forcenée et j’ai découvert cette magnifique chose qu’est l’intersectionnalité *cœurs dans les yeux* Bref, une autre façon de militer et de voir le monde.

J’ai suivi de plus loin le mouvement naissant de cette année, je ne me sentais pas concernée par la question du blocage étant donné que je n’ai plus de cours en thèse, ou moins légitime à donner mon avis dessus en tout cas. Je me disais que j’avais déjà participé, que c’était à d’autres de le faire. Je suis allée à une AG pour voir et j’ai été choquée par les tensions terriblement violentes que j’y ai trouvé. Quoi ? Deux jours de blocage et les gens se foutent sur la gueule pour ça ? Je ne sais pas si j’idéalise les anciens mouvements (ce truc de vieille conne qui consiste à dire que « c’était mieux avant ») mais j’ai trouvé les gens super vénères, le contenu des interventions sans grande substance politique, bref j’ai été déçue. J’ai vu des gens voter « contre » une motion appelant à la solidarité avec Ferguson, « contre » plus de moyens pour l’université. Ces même personnes qui nous qualifient d’anti-tout et qui ne nous proposaient comme solutions alternatives au blocage qu’un petit « il faudrait que chacun·e s’informe ». Je me suis promis de ne pas y retourner. C’est peut-être lâche, c’est peut-être égoïste, il se trouve que depuis que je m’intéresse à la cause des femmes (de façon large) j’ai choisi de me ménager, parfois. Et puis j’ai entendu parler d’une AG féministe, j’y suis allée, j’ai vu des femmes prendre le mouvement à bras le corps, ses qualités mais aussi ses défauts. J’ai vu de la réflexion. Malgré ma promesse, je suis retournée en AG. C’était la dernière fois.

• Quand un jeune homme prend la parole pour dire qu’on le traite de « tarlouze » et que vous riez, ou le rabrouez, vous avez un comportement homophobe. Quand vous traitez vos adversaires politiques d’enculé·es, vous avez un comportement homophobe.
• Quand on vous demande de féminiser un maximum votre vocabulaire et que vous rechignez, râlez, vous avez un comportement sexiste. Quand l’AG met en place une double liste pour les tours de parole afin de favoriser l’expression des femmes et que vous criez au scandale, vous avez un comportement sexiste.
• Quand une femme noire prend la parole pour dénoncer le racisme structurel et l’inégalité des chances en prenant comme exemple l’assemblée qui est presque exclusivement blanche et que vous poussez les hauts cris, vous avez un comportement raciste.
• Quand on vous demande à plusieurs reprises de faire moins de bruit pour permettre la traduction des débats en langue des signes et que vous n’écoutez pas, vous avez un comportement validiste.
• Quand une femmes trans prend la parole en parlant d’elle au féminin et que vous pouffez, vous avez un comportement transphobe.

Ce n’est pas du « fascisme du langage » comme je l’ai entendu mardi dernier, c’est une question de respect. Et quel respect ? Celui des oppressé·es, des laissé·es pour compte, des écrasé·es du système. Ce respect que nous demandons n’est pas l’apanage des hommes blancs cis-hétéros valides. Il me semblait que c’était ce pour quoi nous nous battions, qu’on écoute les petit·es, qu’on arrête de dénigrer leurs requêtes, leurs sentiments, leurs vies. Alors voilà, je n’irai plus aux AG du Mirail car je n’ai pas besoin d’aller là-bas pour m’infliger de la merde intolérante, la télé remplit très bien cet office. Et parce que je n’ai pas envie d’avoir cette image là de mes « collègues » étudiant·es, celle de jeunes personnes déjà aigries, intolérantes et dénuées de la moindre bienveillance envers leurs semblables. Je continuerai à suivre, de loin, ce mouvement, qui, même s’il ne parvient pas à ses fins politiques, sera au moins, j’en suis sûre, un merveilleux moment de vie pour tou·tes celleux qui y prennent part et une très bonne école politique.

Luttez, exigez, gagnez !
LL

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Le physique des femmes et les injonctions contradictoires.

Il existe des dizaines de façons d’oppresser quelqu’un. On peut se moquer, être violent.e dans les paroles ou dans les actes, et puis on peut scruter, juger. Le corps des femmes est scruté en permanence. J’ai réalisé beaucoup de choses, dont je me doutais déjà, à la lecture de l’excellent livre de Mona Chollet : Beauté fatale (Zones). De toute façon, quoi que vous fassiez, si vous êtes une femme, vous aurez toujours tort. Si vous faites un enfant jeune, c’est trop tôt, vous n’êtes pas du tout responsable. Si vous faites un enfant moins jeune, c’est trop tard. Et alors je ne vous raconte même pas si vous ne faites pas d’enfant du tout ! Là vous reniez carrément votre « nature féminine intrinsèque » qui fait que, quand on est une femme, notre seul désir c’est de pouponner, bichonner, procréer quoi. En même temps, on sert à quoi sinon ? Il en va de même pour votre apparence. Quand on est mince, voire maigre, on est un sac d’os, une connasse d’anorexique. Quand on est ronde, voire grosse, on est une vache, une bouffeuse compulsive. Ne cherchez pas, ça n’ira jamais. Étrangement, on s’est mis dans la tête qu’il existait un seul type d’être humain, celui qui est juste mince comme il faut, mais pas trop non plus. Pour les femmes, avec des seins et des fesses rebondis, une taille fine. Pour les hommes, avec des épaules larges et musclées. Alors voilà, il existe des gens maigres, il existe des gens gros. C’est juste comme ça en fait. Et comme je connais des maigres qui se goinfrent en espérant ardemment prendre un kilo, je connais des gros.ses qui mangent équilibrés depuis des années, ou encore enchaînent régime sur régime en espérant ardemment perdre un kilo. L’herbe est toujours plus verte blabla. Quand j’étais au collège, j’enviais les belles boucles de ma super copine métisse. Le samedi après-midi elle sortait son fer à friser pour me faire de belles anglaises, puis le fer à lisser pour faire disparaître les siennes. Je trouve ça très parlant. (Je parle ici juste de ce qu’on souhaite soi-même, indépendamment de toute question de classe, d’un point de vue sociétal j’ai parfaitement conscience d’être dans les dominant.es par rapport à une femme noire ou métisse.)
Pour ce qui est du poids on pourra arguer que c’est facile pour moi de dire des trucs du style « acceptez vous tel.les que vous êtes » étant donné que je rentre plutôt dans la catégorie mince. Ce qui est dingue c’est que pendant des années j’ai cru que j’étais grosse. On me l’a fait croire. Inconsciemment, je pense, on n’a pas réalisé que la société me foutait déjà une sacrée pression pour que je rentre dans le moule. Alors quand je réalise que moi, qui suis plus mince que la moyenne des femmes en France, complexe sur mon bide, je n’ose même pas imaginer la merde que doivent gérer les femmes socialement vues comme grosses (et j’ai un peu envie de leur envoyer plein d’amour du coup). J’ai réalisé la violence que cela pouvait être en tombant sur cet article de Daria Marx et je ne peux plus supporter ça. Que l’on dénigre un être humain parce qu’il ne correspond pas à ce qu’on aimerait voir. Nous n’existons pas pour vous faire plaisir. Nous n’existons pas pour être agréables à regarder. Nous sommes tellement plus de choses qu’une enveloppe physique.
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Un autre truc que j’expérimente depuis quelques temps est le fait d’être une femme poilue dans l’espace public. Alors que les choses soient claires : en vrai, toutes les femmes sont poilues. Bien sûr notre société de consommation patriarcale a inventé un truc qui coûte de l’argent, prend du temps et agresse le corps des femmes et a décidé que c’était obligatoire, si tu ne le fais pas tu es une grosse dégueu (oui, je parle de l’épilation). Depuis quelques mois j’ai décidé que j’avais autre chose à foutre de mon argent et de mon temps que de me plier à une règle aussi débile. Depuis quelques mois j’observe la pilosité des autres femmes dans l’espace public. Jusqu’à présent je n’ai pas croisé une seule femme qui ne s’épilait pas. Qu’elles soient jeunes, vieilles, minces, grosses, blanches, noires, s’il y a bien une règle que les femmes ont parfaitement intégré c’est celle-ci. Je ne les critique pas, je ne les juge pas, au contraire je les comprends car même si aujourd’hui j’assume mes poils sans problème (j’ai en plus la chance d’avoir une pilosité plutôt discrète, au moins sur les jambes), ça a été très dur au début. Même si je trouve cette règle débile, je comprends que les femmes préfèrent s’y plier plutôt que de s’en prendre plein la gueule. Choisir la paix, quand on est déjà en permanence prises à partie, ne me paraît pas scandaleux. Ce qui est scandaleux ce sont ces gens qui, encore une fois, jugent, critiquent, blessent, car nous osons remettre en question leurs certitudes.
Dans ces fameuses injonctions contradictoires il y a un truc génial qui dit qu’une femme doit toujours être nickel mais sans que ça se voit. Typiquement donc, parler d’épilation est souvent perçu par les hommes comme quelque chose de dégueu, qu’ils ne veulent pas savoir, et, surtout, intrinsèquement féminin et superficiel. Mais affichez un pauvre poil sur vos aisselles, et attendez le shitstorm ! « Corresponds aux canons dictés par la société, mais, surtout, que je croie que c’est naturel. » Le pire étant que vues les représentations féminines qu’on nous sert dans les média, certaines personnes en viennent à croire que c’est ça « LA norme », on complexe des millions de jeunes femmes afin de les faire consommer. Consommer, toujours consommer. Tes dents sont tordues, tes seins tombent, ta peau est trop blanche ou trop foncée ? Il y a un produit pour ça ! La vérité c’est que les femmes ont des poils, sur les jambes, les aisselles, le pubis et souvent même le visage, les femmes ont des vergetures, les os saillants, des bourrelets, des cicatrices, des boutons, la peau noire, blanche, rose, marron. Les femmes ne sont pas des objets et ne devraient pas être jugées sur leur apparence extérieure.

Soyez libres, soyez heureux.ses !
LL

Une requête

Aujourd’hui j’ai 26 ans. C’est toujours un émerveillement nouveau de voir que des dizaines de gens pensent à moi en ce jour, m’écrivent, m’appellent. C’est toujours bizarre de voir à quel point ça me touche alors qu’au fond je sais bien qu’un an de plus ne change rien. Je sais bien que le fait que j’aie enregistré ma date de naissance sur FB n’est pas étranger à ces nombreux messages. N’empêche, ça me touche. Et puis c’est aussi une source de culpabilité, moi qui ne souhaite pas vraiment les anniversaires, ou seulement ceux de mes très proches. Je souhaite donc remercier tous ces gens qui ont pensé à moi, ne serait-ce que quelques instants : votre attention me touche.

Elle me touche mais aujourd’hui je voudrais juste demander un petit quelque chose en plus. Presque rien. Oui, au fond de moi ce que je voudrais pour mon anniversaire c’est la fin du patriarcat. La fin du racisme, de l’homophobie, la paix dans le monde. J’aimerais qu’Israël et les Etats-Unis cessent d’assassiner impunément. J’aimerais que les fachos, les conducteurs de 4×4 urbains, les violeurs disparaissent, d’un coup de baguette magique. Je suis une grande idéaliste au fond. En même temps j’ai l’intime conviction que ce genre de combats se fait petit à petit, et que même si je vous saoule avec mes positions et engagements politiques, tout ceci reste, quelque part.

Je vous demande un truc très simple en fait. Hier soir, l’Allemagne a gagné la demi-finale de la Coupe du Monde contre le Brésil, 7-1. C’était absurde, surréaliste, complètement fou, absolument gênant. C’était plein de choses. Il y avait une chose que ça n’était pas : un viol. Non, ce match n’était pas un viol, même métaphoriquement, même au millième degrés. Je vous expliquerais bien de façon ultra explicite ce qu’est un viol, en réalité, mais comme je l’ai dit plus haut bon c’est mon anniversaire, je vais m’éviter les souvenirs douloureux pour aujourd’hui. Alors, comme c’est mon anniversaire, par respect pour moi et les millions de femmes qui ont subi un viol dans leur vie, ne comparez pas ce match à un viol. Ne comparez rien à un viol. Un viol est un viol, c’est tout. Tant que vous y êtes, ne dites pas que l’Allemagne n’est pas une équipe « de PD ». C’est homophobe, violent, débile, ça ne veut rien dire. Vous croyez que « PD » est une insulte, mais il y a des gens derrière ce mot, des gens qui sont insultés, tabassés, tués. Des gens qui sont tout aussi braves, courageux et forts que les autres.

Pour mon anniversaire, je voudrais qu’on se respecte plus, qu’on s’écoute plus, qu’on fasse plus attention aux gens autour de soi, à leurs ressentis, à leurs blessures. Qu’on ne dénigre pas les sentiments des gens, ou leur physique, ou leurs croyances. Merci.

LL

rapewinning

Génocide des Tutsi au Rwanda : 20 ans de déni.

NB : je suis blanche et Française, je ne suis jamais allée au Rwanda. Ce billet se base principalement sur l’article de Claudine Vidal, «Le génocide des Rwandais Tutsi», publié dans l’ouvrage de Françoise Héritier, De la violence (Paris, Odile Jacob, 1996). Si vous y trouvez des erreurs, des imprécisions, des maladresses, n’hésitez pas à m’en faire part.

Le lundi 7 avril 2014 marquera la date anniversaire du début du génocide des Tutsi au Rwanda. Vingt après, ce massacre qui dura à peine 100 jours marque encore les esprits par sa rare violence. Un génocide à la machette, image d’Épinal horrifique qui colle si bien à l’imaginaire occidental sur l’Afrique. Et nul besoin d’être un raciste décomplexé pour choisir d’emblée une explication essentialiste à cette tuerie : pour beaucoup, le génocide au Rwanda s’explique par «l’animalité» africaine, les conflits interethniques millénaires impossibles à résoudre autrement que par le sang et la barbarie. Vidal relève un exemple parmi tant d’autres, dans un journal que l’on pourra difficilement qualifier de raciste :

Dans Le Monde des livres, Serge Marti écrit : «Chacun a en tête le drame de l’ex-Yougoslavie, retournée à ses querelles ancestrales, […], ou encore les horreurs du Rwanda, caractéristiques d’une Afrique postcoloniale où les nations ne sont en fait que des conglomérats d’ethnies.» On admirera combien le préjugé sur l’Afrique parle littéralement dans ces lignes : en Europe, se déroule un «drame», noble euphémisme, au Rwanda, se produisent des «horreurs», appel racoleur à la répulsion et qui vaut pour tout le continent puisque ces horreurs seraient «caractéristiques» de l’Afrique. On remarquera aussi au passage comment la brutalité du verdict se drape dans une pseudo-politologie, dévoilant la réalité («en fait») des nations africaines, ces «conglomérats d’ethnies». Un tel texte ne constitue nullement une rareté.

Au Rwanda il n’y a jamais eu de conflit interethnique millénaire. Les Tutsi et les Hutu vivent en parfaite intelligence depuis des années lorsque le pays est colonisé par l’Allemagne, puis la Belgique. Objectivement, la différence entre ces deux groupes ethniques est leur profession : les Hutu sont agriculteurs, les Tutsi pasteurs. Ils ont la même langue, la même apparence, les mêmes rites, la même histoire et se considèrent comme les descendants d’un même peuple. Les inter-mariages existent, ce qui prouve une certaine porosité entre ces deux classes, qui ne sont pas discriminantes. Bien sûr, chacun sait à quel groupe il appartient, et à quel groupe appartient son voisin, mais l’appartenance à tel ou tel groupe n’est pas signifiante.

Les colonisateurs européens vont très rapidement parvenir à imposer leur vision raciste des Rwandais. Vision qui s’appuie sur un mythe historique (autrement dit un fantasme, appelons un chat un chat) selon lequel le Rwanda serait un royaume gouverné par les Tutsi. Les colons les voient comme des «Européens noirs» (presque des humains, en somme) : ils sont grands, ont les traits fins, la peau plus claire, etc. L’avantage avec un fantasme, c’est qu’il n’a pas besoin de correspondre à la réalité. Néanmoins, les colons construisent une société raciste, dans laquelle l’ethnie est inscrite sur les papiers d’identités, en faisant un critère discriminant. Les Tutsi ont accès aux postes à responsabilités et aux études supérieures, ils sont privilégiés, tandis que les Hutu sont mis au ban de la société, exclus de toutes les sphères de pouvoir. Petit à petit se crée un ressentiment, que l’on peut juger légitime, des Hutu envers les Tutsi. Ces premiers les considèrent comme des traîtres, des complices du colonialisme, et à l’indépendance, en 1962, les Tutsi sont autant, voire plus haïs que les Belges. On peut également comprendre que les Tutsi aient accepté les privilèges qu’on leur offrait : qui refuserait ? Il s’agit là bien sûr d’une description globale : il ne me semble pas abusif de dire qu’il y a dû y avoir des Tutsi qui ont profité de leurs avantages pour persécuter des Hutu, tout comme certains devaient refuser ces avantages et éprouver un violent sentiment d’injustice.
Les Belges ont fait des Tutsi l’élite du Rwanda et ont divisé ce peuple auparavant uni en trois ethnies distinctes : Tutsi, Hutu et Twa (ces derniers étant jugés également inférieurs et regroupés avec les Hutu). Quand ils sont partis en 1962, ils ont laissé les Tutsi, bien inférieurs numériquement (le Rwanda est à 80% hutu), se débrouiller tous seuls et faire face à une haine alimentée par le régime colonial depuis de nombreuses années.

Le génocide des Tutsi n’est donc pas, comme on aimerait le croire, un fait isolé et circonscrit au printemps 1994. Dès 1963, les massacres de Tutsi commencent et ils n’iront qu’en s’intensifiant jusqu’au génocide «officiel». En 1964, le quotidien Le Monde parle déjà de «génocide», mais qui s’en soucie ? D’où vient le génocide des Tutsi ? De l’instauration, par les colons européens, d’un système raciste et ethniste qui prend racine dans la vision hiérarchisée des peuples de ces mêmes européens. De l’indifférence de la société occidentale pendant plus de trente ans. De génération en génération, les Tutsi sont persécutés et assassinés. Une grande partie d’entre eux émigrent dans les pays voisins (Burundi, Ouganda, Congo-Kinshasa), c’est ainsi au Burundi qu’aura lieu, en 1972, un massacre de Hutu en guise de représailles. Bien sûr, cela ne fait qu’attiser la haine qui gronde au Rwanda. Au début des années 1990, les émigrés rwandais et surtout leurs descendants s’organisent et menacent d’envahir le Rwanda, sous le nom de FPR (Front Patriotique Rwandais). La mort du président rwandais hutu, Juvénal Habyarimana, assassiné dans son avion en avril 1994, est le déclencheur du plus important massacre de Tutsi (et, dans une moindre mesure, de Hutu s’opposant au génocide) au Rwanda. La façon même de tuer illustre bien la responsabilité des discours racistes des colons : en effet, les marqueurs symboliques (de l’ordre de l’imaginaire) sont attaqués. Les Tutsi, supposément grands, sont amputés de leurs bras et leurs jambes, pour les «raccourcir». Le verbe «couper» devient d’ailleurs synonyme de «tuer».

Vingt ans plus tard, le génocide des Tutsi au Rwanda est encore extrêmement méconnu en Europe, en France, et ne passionne pas les foules. On s’en fiche tellement que Canal + peut diffuser un sketch ouvertement raciste sans que grand monde s’en émeuve, comme s’en indigne justement l’écrivaine Scholastique Mukasonga. On s’en fiche tellement que la chaîne nous sert les fausses excuses habituelles des dominants : «Vous avez mal compris». A quand une prise de conscience ? A quand une reconnaissance de la responsabilité de l’Europe dans ce drame ? A quand des excuses ? Le génocide des Tutsi au Rwanda est une preuve de plus que la colonisation n’a rien de positif, elle est au mieux un système oppressif et aliénant, au pire responsable de la mort de milliers (millions ?) de personnes.

LL
A lire, en ligne, sur le sujet : Un génocide sans importance. La France et le Vatican au Rwanda de Jean-Paul Gouteux.

Ce que fait la culture du viol

La culture du viol c’est tout un tas d’éléments, ajoutés les uns aux autres, qui nous font croire qu’il existerait un « vrai » viol, et puis des non-viols. La culture du viol a fait que j’ai mis des années à comprendre que j’avais été violée. La culture du viol fait que des gens par ailleurs intelligents et ouverts, pensent que les violeurs sont forcément des malades mentaux, que le viol se produit dans un parking désert avec un psychotique et un couteau. Pour prendre un exemple dans l’air du temps, la culture du viol fait qu’un homme ne peut et ne veut pas comprendre ce qu’il y a de violent et de dégradant à mimer des actes sexuels sur des femmes, dans la rue, alors qu’elles ne voulaient probablement que se rendre quelque part, faire leurs courses, oublier un instant la violence sociétale qu’elles subissent au quotidien. L’amuseur public leur refuse ce droit à l’oubli. La culture du viol nie qu’une fellation forcée soit un viol par exemple (elle l’est aux yeux de la loi) parce que « t’avais qu’à mordre » (faut vraiment jamais avoir vécu ce genre de situations pour dire pareille biterie, si vous voulez mon avis). Il se trouve que la majorité des viols est commise par un proche de la victime (conjoint, ami, collègue, etc.), très souvent au domicile de celle-ci. Il y a quelques années j’ai été violée par un homme, dans mon lit, chez moi. La culture du viol fait que cet homme n’a même pas conscience de m’avoir violée.

C’est là où je voulais en venir, j’ai en effet une anecdote qui illustre parfaitement la culture du viol. Vous allez rire (non, en fait, c’est peu probable). Durant les fêtes de Noël j’ai reçu un texto d’un numéro inconnu qui me demandait de mes nouvelles et m’appelait par mon prénom. Quelques jours plus tard, cette personne m’a appelée. Je suis ressortie très perturbée de cet appel puisque l’homme au bout du fil rechignait à me dire dans quelles circonstances nous nous étions rencontrés mais insistait néanmoins pour que nous allions boire un verre ensemble. Suite à cet appel, l’impression, la certitude s’est insinuée, j’étais à peu près sûre qu’il s’agissait de « mon » violeur. Plus de nouvelles. J’en ai parlé, autour de moi, j’ai fait part de mon incrédulité, mon malaise, ma nausée. Ainsi donc, cet homme n’a tellement pas compris ce qu’il m’a fait qu’il pense pouvoir, plus de deux ans après les faits, m’appeler et me proposer tranquillement d’aller boire un verre.
Il m’a rappelée cette semaine. J’avais eu le temps d’y penser depuis décembre, j’ai alors pris sur moi et j’ai engagé une conversation sms avec cette personne. Je lui ai demandé où nous nous étions rencontrés, j’ai eu la confirmation de ce que je pressentais depuis déjà plusieurs mois : c’était lui. Il m’a parlé de la « bonne soirée » que nous avions passée. Je lui ai dit que je n’avais pas passé une bonne soirée et qu’il m’avait violée. Il a nié. Bien sûr. Bien sûr, un homme qui ose me recontacter pour boire un verre ne peut pas imaginer une seule seconde qu’insérer son pénis dans mon vagin alors que j’étais inconsciente puisse être un viol. C’est pourtant bien ce que c’est. (Le point positif dans tout ça c’est qu’il ne veut plus boire de verre avec moi maintenant 😀 )

Cette anecdote illustre bien ce que fait la culture du viol : elle déresponsabilise complètement les agresseurs, faisant peser tout le poids de la culpabilité sur les victimes (« elle avait bu », « elle était en mini-jupe », « au fond, elle en avait envie, elle n’assume pas », etc.) Elle empêche les gens de réaliser ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont subi. Si l’on réfléchit bien, combien de fois l’ai-je fait alors que je n’en avais pas vraiment envie, pour lui faire plaisir ? Combien de fois ai-je insisté lourdement jusqu’à ce qu’elle craque ? Au passage, céder n’est pas consentir, céder c’est une façon comme une autre d’avoir la paix. Le viol, dans notre société, n’est pas une déviance mais l’expression suprême du message qui est véhiculé quotidiennement : les femmes ne sont pas des êtres humains. Dire que beaucoup d’hommes ont violé, violent et violeront, dire que vous faites peut-être partie de ces gens n’est pas quelque chose que vous devez prendre mal, messieurs, c’est quelque chose qui doit vous amener à réfléchir sur vos propres comportements (tout comme vous faire remarquer que vous êtes racistes ne doit pas être une excuse pour mettre en avant votre ego blessé).

Que chacun se pose la question : ai-je violé ? ai-je été violé.e ? Avoir violé quelqu’un ne fait pas forcément de vous un monstre, ou une horrible personne, cela fait simplement de vous quelqu’un qui est né, a été élevé et éduqué dans une société patriarcale où la culture du viol sévit. Cela fait de vous quelqu’un qui a intégré l’idée que votre partenaire par exemple (ou une personne qui vous a invité chez elle) vous doit des relations sexuelles. Contrairement à Rémi Gaillard qui, face à des femmes (et des hommes) blessées, préfère persister et signer au lieu de s’excuser et faire amende honorable, contrairement à mon violeur qui s’est bien rendu compte que j’avais changé d’attitude mais préfère se voiler la face plutôt que d’accepter ce que j’ai à lui dire, écoutez ce que vous disent les victimes. Il y a une incapacité à admettre que l’on s’est trompé, que l’on a merdé, que l’on a blessé ou agressé quelqu’un, pourtant la seule manière de réparer ça est de l’accepter et s’excuser. Sincèrement, posez-vous la question. Posez-la à votre partenaire quand vous faites l’amour : c’est bien ? c’est ce que tu veux ? on continue ? on arrête ? Si vous avez un doute, arrêtez-vous (vous pourrez toujours recommencer plus tard). Quand une femme vous dit « dépêche toi de finir », arrêtez-vous car c’est ce qu’elle veut dire, au fond. Et je suis d’accord que les femmes doivent apprendre à dire « arrête » mais elles ne le pourront que lorsqu’elles sentiront que c’est une possibilité, que la personne en face va s’arrêter sans grogner, râler, s’énerver. En matière de sexe, on ne vous doit rien. Soyez à l’écoute de la personne en face de vous. Une femme qui serre les dents en contemplant le plafond et en ne disant rien n’est pas une femme consentante. Une femme qui cède parce que cela fait des heures, des jours, des semaines que vous la harcelez n’est pas une femme consentante. Une femme qui dort ou est inconsciente n’est pas une femme consentante. Je pense que violer quelqu’un est plus grave que de dormir sur la béquille.

A bon entendeur !
LL

« Nous n’avons plus besoin du féminisme » – Séminaire « Genre et empowerment » (14/02/14)

Voilà une problématique dont je voulais parler depuis quelques temps. C’est en me rendant au séminaire « Genre et empowerment » du réseau Arpège vendredi dernier que j’ai trouvé une parfaite illustration de mon propos.

Le matin, une jeune femme nous a raconté une enquête de terrain au Bénin. Là-bas des femmes s’organisent pour se professionnaliser et montent une usine de sauce tomates. Leur but est de s’émanciper, de sortir un peu de la maison. Très vite, l’on se rend compte que cela a des conséquences « négatives » : les maris ne sont pas contents quand leurs femmes ne ramènent pas assez d’argent à la maison, celles-ci craignent leur colère. La charge de travail des femmes est doublée car, en parallèle de leur emploi salarié, elles continuent à s’occuper de la maison, de la nourriture, des enfants. Des douleurs physiques apparaissent. Enfin, l’argent supplémentaire qu’elles gagnent est essentiellement réinvesti dans la famille, tandis que les maris peuvent économiser de leur côté et se faire plaisir, à eux. Finalement, l’autonomisation ne serait-elle pas plus masculine que féminine ?
Néanmoins, les femmes ont une occasion de se retrouver entre elles et d’avoir un dialogue critique ensemble. Elles s’organisent comme groupe, elles ont une dynamique collective et s’entraident. Tout cela n’est pas parfait mais il y a quand même empowerment.

L’après-midi, un jeune homme nous a également raconté une enquête de terrain durant laquelle il a rencontré des femmes qui s’organisaient pour gagner en indépendance. Dans cet exemple, les femmes montaient un réseau d’agritourisme en parallèle de l’exploitation agricole de leurs maris. Tout comme les Béninoises, ces femmes cherchent à se fabriquer une activité personnelle, un espace à elles. Et tout comme pour les Béninoises, on se rend vite compte que les conséquences sont en partie négatives : elles ne sont pas prises au sérieux, leur activité est vue comme un passe-temps, un loisir, alors qu’il s’agit d’un réel travail. Elles doivent négocier en permanence l’idéologie patriarcale, argumenter pour chaque chose. Leur charge de travail est également doublée car elles continuent à s’occuper de la maison, de la nourriture. Une femme témoigne : alors qu’elle est en train de parler avec un couple de touristes, son mari vient lui dire que son fils et lui attendent qu’elle vienne leur faire à manger. Elle est obligée de dire au revoir aux touristes pour aller s’occuper de « ses » hommes. Enfin, les rapports de pouvoir sont très durs. Une femme qui a tout organisé durant de nombreuses semaines pour mener à bien son activité « agritouristique » s’entend dire par son mari qu’elle doit tout arrêter car cela la distrairait de son travail à la ferme. Elle pleure. Une femme qui doit s’absenter une semaine pour ses affaires doit demander l’autorisation à son fils pour demander à un ancien employé de la remplacer. Elle dit « bien sûr je demande à mon fils si je peux demander à … de me remplacer ».
Néanmoins, les femmes qui parviennent à traverser tous ces obstacles ont l’opportunité alors de créer du lien social. Elles ont désormais un espace personnel, qui leur appartient, et une indépendance financière. Elles acquièrent une certaine légitimité sur l’exploitation et s’organisent en groupe. Tout cela n’est pas parfait mais il y a quand même empowerment.

Que nous disent ces deux exemples ? Qu’il y a encore beaucoup de travail à faire, bien sûr. Et auprès des femmes en premier lieu, qui relaient elles-mêmes des discours essentialistes et stéréotypés. Auprès des hommes aussi, évidemment, qui voient encore bien trop souvent les femmes comme des servantes, des assistantes, des personnes « utilitaires ». C’est le but du féminisme : mettre sur un pied d’égalité tous les êtres humains. Mais c’est déjà le cas chez nous, pas vrai ? Nous devons maintenant nous occuper de répandre la bonne parole aux pays « moins avancés » que nous, non ? Le féminisme, chez nous, n’a plus vraiment d’utilité.

Je vous ai dit où se passait la deuxième étude de terrain ? En Aveyron. A moins de 200 kilomètres de là où je me trouve en ce moment même.
Ne me dites plus jamais que nous n’avons plus besoin du féminisme.

Qu’est-ce que le féminisme a changé dans ma vie ?

Dire que je croise encore des gens qui ne veulent pas se définir féministes ou pro-féministes. Allez trouver quelqu’un qui refuse de se dire antiraciste ! Même Marine Le Pen essaye de nous faire croire qu’elle combat le racisme. Mais féministe, non. Généralement, à quelqu’un qui me dit qu’il n’est pas féministe, j’aurais envie de répondre : « Ah bon, tu es contre l’égalité en droits des êtres humains en fait ? » mais bizarrement les gens se braquent. En m’ouvrant au combat féministe, en comprenant ce qu’il impliquait, en découvrant que notre société est profondément sexiste, en réalisant que certains de mes violeurs ne se rendaient même pas compte qu’ils me violaient, j’ai vécu une illumination. Désormais je ne peux plus voir un film sans m’énerver, car je perçois toutes les preuves et les manifestations du sexisme de notre société à travers lui. Parce que je me dis qu’il véhicule des mythes sur le viol ou des visions essentialistes des individus en fonction de leur sexe. Vous trouvez raciste de dire qu’un.e noir.e, parce qu’il.elle est noir.e, a le rythme dans la peau ? Vous avez raison, c’est raciste. Dire qu’une femme est douce ou qu’un homme est autoritaire en raison de leurs sexes est sexiste. On me reproche de mettre dos à dos les hommes et les femmes, de créer de la haine, de l’incompréhension. Rien n’est plus éloigné de mon but initial. Je suis consciente que les hommes aussi peuvent souffrir du sexisme. Oui, en tant qu’hommes, messieurs, vous devez bander toujours plus fort, toujours plus longtemps, ne pas éjaculer trop tôt, mais pas trop tard non plus. Je suis consciente de cette oppression, cependant je trouve qu’elle est nettement moins importante que celle que nous, femmes, subissons. En tant que femme j’ai une chance sur trois d’être battue/violée/maltraitée par mon conjoint. Oui, mon conjoint. L’homme qui est censé m’aimer le plus au monde, qui m’aime tellement qu’il est capable de vivre sous le même toit que moi, qui m’aime tellement qu’il est capable de me tuer. Oh wait… Oui, le paradoxe. Néanmoins les hommes ne sont pas mes ennemis. J’ai été violée, agressée, méprisée par des hommes mais je sais que ce sont des individus et qu’ils ne représentent pas tout leur sexe. Tout comme ce n’est pas parce que je me suis pris la tête avec une femme brune que j’en ai conclu que toutes les femmes brunes étaient des connasses. Ce n’est pas parce qu’un de mes violeurs était né au Maroc que j’en ai conclu que tous les marocains sont des violeurs. Certainement pas. Ce principe est à la base de tout combat pour l’égalité des droits, et notamment le combat contre le racisme. Mon but n’est pas de cliver hommes et femmes, au contraire il est de faire comprendre aux hommes pourquoi il est important de se revendiquer pro-féministe. Mon but est que nous nous allions tous contre le système patriarcal dans lequel nous vivons et qui nous fait tous souffrir, nous opprime tous.

Alors, qu’est-ce que le féminisme a changé dans ma vie ? Il m’a fait peur un peu au départ, car débarrassée de ses œillères qui m’aveuglaient depuis trop longtemps j’ai vu la réalité crue, vive. J’ai vu que certains hommes me méprisent car je suis dotée d’un vagin. J’ai vu que beaucoup d’hommes m’évaluent sous le spectre de « baisable/pas baisable », ils m’envisagent comme un objet qu’ils jugent pénétrable ou non, ne s’abaissant pas à écouter les sons articulés qui sortent de ma bouche. D’ailleurs, s’ils me laissent parler ! Car certains hommes ont tendance à croire que leur parole vaut mieux que la mienne pour la seule et unique raison qu’ils ont des couilles. Au passage, les couilles ne parlent pas, ne réfléchissent pas, et contrairement à une croyance un peu trop répandue leur présence ou absence sur un corps humain n’a aucune influence sur le courage/la témérité/le goût du risque dudit humain. Aucune.
Voilà pourquoi on n’a plus vraiment envie de savoir au début de l’engagement féministe, parce qu’on se rend compte de cette porte qu’on a ouverte et qui ne vous fera plus jamais voir la vie comme avant. Ensuite, on réalise que si l’on veut devenir une meilleure personne, influencer le monde autour de nous pour que lui aussi devienne meilleur, il faut agir. Il faut parler. Il faut avoir la force et le courage (malgré notre absence de couilles, du coup c’est plus compliqué) de dire que NON ce n’est pas/plus acceptable. Pas acceptable de se faire reprocher notre comportement quand nous essayons de porter plainte pour viol, pas acceptable de se faire harceler quotidiennement juste parce que nous avons osé fouler le sol de l’espace public, pas acceptable d’être payées moins qu’un homme, à compétences, diplômes et postes égaux. Depuis que je suis féministe, je me respecte plus et je respecte plus les autres. J’estime que chacun peut avoir quelque chose d’intéressant à dire, quels que soient son sexe, la couleur de sa peau, sa religion, son orientation sexuelle, etc. Je ne fais plus de blagues racistes « pour rire » parce que je sais que les personnes racisées subissent le racisme chaque jour. Une blague sexiste ne me fait pas rire. Parce qu’elle reprend les codes de notre société sexiste, parce que sous prétexte de second degré et de pas politiquement correct, elle ne fait rien de plus qu’invisibiliser davantage la souffrance des femmes. Parce qu’elle me fait pleurer. Depuis que je suis féministe, j’éprouve de l’empathie pour les femmes, toutes les femmes. J’ai envie de leur parler, de connaître leur histoire, leur expérience de l’oppression. Plus largement, j’éprouve de l’empathie pour toutes les personnes victimes d’exclusion. J’envisage de devenir végétarienne car je ne comprends pas au nom de quoi j’aurais le droit de participer au meurtre de masse d’animaux innocents. Je réfléchis l’éducation différemment car je ne vois pas non plus au nom de quoi j’aurais le droit de taper sur des êtres humains, sous prétexte qu’ils sont sortis de mon vagin. D’une manière générale, je me sens apaisée et à la fois en colère. Apaisée car j’ai enfin l’impression de vivre en adéquation avec les principes qui me semblent importants. En colère car je me rends compte qu’il y a encore énormément de travail pour faire évoluer les mentalités, les lois, la société dans le bon sens.

On dit aux féministes qu’elles sont hystériques, les rabaissant à leur statut de femelles incapables de gérer leurs émotions. L’hystérie est une névrose touchant indistinctement les hommes et les femmes. On dit aux féministes qu’elles manquent de second degré, et ne veulent pas rire de l’oppression qu’elles vivent. C’est pour moi toujours très truculent de me faire entendre ce genre de choses, étant donné que j’ai fait des études de littérature et écris une thèse dans laquelle j’analyse des livres. Donc, oui, le second degré, l’antiphrase, l’ironie je connais. Ne me prenez pas de haut parce que je ne ris pas à votre blague sexiste, demandez-vous plutôt si elle était réellement drôle. En règle générale, si on doit expliquer une blague, c’est qu’elle est ratée. Vous me direz que je suis misandre parce que je veux bien rire du sexisme avec des femmes mais pas avec des hommes. Tout simplement car les femmes savent de quoi elles parlent et, la majeure partie de temps, parviennent à être drôles sur ce sujet. Ce n’est que rarement le cas des hommes. On dit aux féministes qu’elles sont moches et font ça pour se venger des hommes. Critique tellement ridicule que je ne la relèverai même pas. Et là peut-être pensez-vous que si on me dit si souvent ce genre de choses c’est peut-être qu’elles sont vraies ? Argument que l’on m’a déjà sorti. En fait, le meilleur vient pour la fin : les gens qui me disent ça… ne me connaissent pas. Depuis que je suis féministe, ce qui a changé dans ma vie c’est que je suis devenue un personnage « public », ce qui donc autorise des gens que je ne connais pas (ou si peu) à venir m’expliquer pourquoi je n’ai rien compris à la vie, à venir m’expliquer que je devrais me « détendre », ou carrément à m’adjoindre de « péter un coup » (le plus classe) parce que je suis quand même sacrément coincée. Oui, parce que dénoncer le meurtre de masse des femmes et l’impunité dans laquelle cela se passe, c’est être coincée voyez-vous. Vous aurez noté l’ironie dans l’expression « personnage public » j’imagine. Récemment, à une soirée, un homme que je ne connais pas m’interpelle pour me faire une réflexion sexiste (dont la teneur sûrement hautement philosophique est sortie de mon esprit), puis voyant que je ne ris pas et même que je commence à lui expliquer en quoi il véhicule un cliché sexiste, il me répond « Ohlala aucun second degré ! ». Voilà comment, en 30 secondes, un homme qui ne me connaît ni d’Ève ni d’Adam m’a directement catégorisée « la chiante de service », la « pas fun », la « reloue ». Je tiens à préciser que personnellement je n’ai jamais pensé que cet homme put être sexiste, je ne le connais pas. Par contre, suite à sa deuxième réflexion, j’en ai conclu qu’il ne s’intéressait pas aux gens autour de lui alors j’ai cessé de m’intéresser à lui. Oui, ce qui a changé dans ma vie depuis que je suis féministe, c’est que je me fais insulter presque quotidiennement, uniquement parce que je défends un point de vue militant. Ce qui a changé, c’est que des hommes, eux-mêmes militants, viennent m’expliquer à quels combats je ferais mieux de m’intéresser, au cas où je n’aurais pas bien compris, avec ma petite cervelle de femelle.

J’ai gardé le meilleur pour la fin. On dit aux féministes qu’elles sont mal-baisées, qu’elles sont frustrées sexuellement, qu’elles sont frigides. Je rigole tellement en lisant ça maintenant. Ce que le féminisme a changé dans ma vie ? Il m’a permis d’être réellement à l’écoute de mon corps et de celui de mon partenaire. Il m’a permis de sortir des injonctions que la société nous assène en matière de sexualité. Faire l’amour c’est préliminaires, pénétration pénis-vagin et éjaculation. Point. Putain quelle originalité ! Quelle débauche de plaisir quand on est obligés de suivre un schéma tout fait. Les êtres humains sont tellement différents, alors à quel moment on a pu croire qu’un schéma unique pourrait apporter du bonheur à nous tous ? On dit les féministes prescriptives mais c’est tout le contraire. La société vous a foutu dans le crâne qui si vous ne kiffiez pas la pénétration vaginale vous avez un grave problème psychologique et/ou physique. (Et que les choses soient bien claires, si vous vous éclatez dans le modèle dominant que j’ai cité plus haut, super pour vous et go for it !) Elle vous a dit que si vous êtes en couple vous devez faire l’amour régulièrement sinon ça veut dire qu’il n’y a plus de désir. En gros, elle a permis le viol conjugal parce que c’est bon on peut bien se forcer un peu non ? Quelle horreur de faire passer ça pour la norme ! Non, je ne me forcerai plus jamais et c’est autant par respect pour moi-même que pour mon compagnon, qui mérite tellement mieux qu’un rapport fait sans entrain ni envie. Depuis que je suis féministe je fais l’amour tous les jours car j’ai découvert qu’il y avait une infinité de façons de faire l’amour. Depuis que je suis féministe je suis tellement épanouie dans ma sexualité que je me fends bien la gueule quand on me qualifie de frustrée.

Si vous pensez que les êtres humains devraient être égaux en droits, quels que soient leurs caractéristiques personnelles, alors vous êtes déjà féministes.

Vive le féminisme ! Vive la vie !

LL

Un repas trop ordinaire : ceci est une fiction.

Imaginez : repas de famille, la bonne bouffe, le bon vin, la famille. Imaginez. On la choisit pas sa famille. Devoir écouter les conneries de gens qu’on ne connait pas plus que ça. Devoir subir le programme du FN entre la poire et le fromage. Les étudiants ? Ah, ils ont la belle vie. Et la belle vie c’est péjoratif, ça veut dire qu’on n’en branle pas une en fait ! Les gens qui ne travaillent pas ? Tous des assistés, des branleurs, eux aussi ils ont la belle vie tiens, d’ailleurs le système les enrichit à coup d’aides sociales. Les immigrés ? Ils viennent nous spolier, nous dévaliser, aliéner la patrie. Ils sont menteurs, ils sont voleurs. Non, parce que quand même y’en a qui s’emmerdent pas quoi. Être infirmière en hôpital psy ? Faudrait leur parler en plus à ces rebuts, faudrait s’y intéresser, faudrait les considérer comme des êtres humains. Pouah ! Imaginez.

Feuilleter Closer, ah regarde son cul à celle-là ! Hou la grosse ! Le mépris. Tabasser son chien, pour qu’il comprenne. Putain qu’elle est conne ! Lui gueuler dessus. L’ignorance et le mépris élevés en religion. C’est vrai, je l’ai lu sur Facebook ! Essaye de discuter. Impossible. N’écoute pas, ne regarde pas, ne s’intéresse pas. Tu travailles en ce moment ? Oui, je lis… Nan, mais je veux dire. Ah oui, un vrai travail. Ah oui, non. OK. Le désintérêt. Imaginez.

Et ensuite ? Imaginez. Il ne boit pas d’alcool. Elle ne mange pas de viande. Elle écrit. On ne sait pas ce qu’elle fait. Lui non plus. Ces originaux. Ces bobos. Ces pourris. Ces assistés. Ils ne travaillent pas. Ils ont la belle vie. Il est insolent. Elle n’en a que pour son fils. Et alors ? Imaginez. Avant de partir, 100€ glissés dans la main. Cash. Vous avez dit prostitution ? Y retourner ? Le devoir ? Imaginez. Moi moi moi moi MOI. Mangez. Tu me dégoûtes. Tu manges rien. C’est pas bon. Remerciez-le. Le paradoxe. L’étouffement. Respirer. L’escalier d’en face. Le vieux pervers aux bonbons. Embrasse-moi avec la langue.
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHH.
Hurler. En silence. Imaginez.

Rien ne t’oblige. La morale ? Le devoir ? La justice ? Laquelle ? Comme un besoin de se rassurer, on n’est pas tous seuls, on n’est pas les pires. On a bonne conscience parce qu’on a fait ce qu’il fallait. On ne cherche pas plus loin, ça met trop de choses en branle. Et il y a des choses qu’on ne dit pas. TA GUEULE ! Ça fait du bien. L’amour et la haine, amalgamés, à l’état brut. Je te déteste parce que je t’aime, ou bien tu as tout tué ? L’obligation de respecter ses aînés. A ton âge j’avais déjà trois enfants. L’obligation d’aimer sa famille. Qui êtes-vous ? Nous connaissons-nous ? Avons-nous ne serait-ce que le désir de nous connaître ? Envie de tout envoyer valser, d’en avoir rien à foutre. Ça ne marche pas. Une promenade. Une odeur. Une odeur de bouse de vache. Comme une madeleine. Un endroit. Un souvenir. C’est doux. Une fourche sur le chemin. Le paysage. J’imagine qu’il fait beau et un peu froid.

Vous imaginez ? Tu vas faire étudiante à vie, comme ton père. Tu comprends, elles travaillent, mais elles aussi elles aimeraient bien être en vacances et se reposer. L’ambivalence permanente. Oui, haha, d’accord. Ne pas rire pour de vrai. On oublie, tout s’oublie. Jusqu’à la prochaine fois. Vivre. Marcher. Avancer. Rencontrer. Aimer. De temps en temps, le vieux pervers aux bonbons. Embrasse-moi avec la langue. Pleurer. Pour de vrai.

Une fiction, vraiment ? Imaginez.

LL

La communication avec un dominant : l’éternelle incompréhension ?

Que vous le vouliez ou non, dans notre société, il y a des dominant.e.s et des dominé.e.s (le « e » à dominant c’est juste pour la forme, dans la majeure partie des cas il s’agit d’hommes). Le dominant absolu c’est donc l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide (p’tain à un critère j’y étais !). Etant moi-même blanche hétérosexuelle cisgenre et valide, je peux donc me retrouver en situation de dominante, lorsque je suis avec une femme noire par exemple, ou un.e transexuel.le. Qu’on ne s’y trompe pas : je ne pense pas être supérieure à ces personnes, tout comme je ne pense pas que le dominant absolu me soit supérieur, je ne pense pas qu’il y ait de différences essentielles entre nous. Je ne dis pas non plus que le dominant cherche à atteindre cette position, ni même qu’il s’y sente heureux. Ceci dit, même en voulant à toute force échapper à sa condition de dominant, on le reste bel et bien. Ce qui crée cette relation dominant.e/dominé.e, c’est la façon dont nous sommes perçu.e.s par la société. Ainsi, de manière générale, le « dominant absolu » décrit ci-dessus sera favorisé dans la majeure partie des situations. Depuis sa naissance, il n’a jamais eu de problème grave du fait qu’il appartienne à telle ou telle classe, on ne l’a jamais traité de « sale bougnoule », on ne l’a jamais regardé de travers pour ce qu’il était, on ne l’a jamais violé. Et là, c’est le moment où tout un tas de dominants se sentent attaqués, reniés : « mais moi aussi j’ai souffert dans ma vieuuh, et les viols d’hommes ça existe, et blablabla ». Oui, le dominant est susceptible. Le dominant aime se regarder le nombril : normal, en même temps, on lui a toujours appris que tout lui était dû.

Cher dominant qui me lis, je ne parle pas de toi PERSONNELLEMENT quand j’écris cela. J’écris de façon générale. Je décris la majorité des cas de notre société. Bien sûr que toi aussi tu peux souffrir. Ceci dit, cette souffrance n’est en rien comparable à celle vécue par les dominé.e.s au quotidien. Donc, si tu veux devenir une meilleure personne, laisse les parler, pour une fois.
Accessoirement, cher dominant qui ne t’es pas senti agressé individuellement par le premier paragraphe : cool.

Tout ça pour venir au point qui m’intéresse plus particulièrement aujourd’hui : la communication avec un dominant. Vaste programme. Que nous soyons dominant.e ou dominé.e, dans notre société, nous devons satisfaire à plusieurs injonctions. L’homme doit être viril, la femme féminine par exemple. L’homme doit garder ses poils, la femme les enlever. Ce genre de trucs super logiques dont on ne comprend pas l’utilité mais qu’il faut appliquer, au risque de passer pour de dangereux parias. Cependant, en tant que dominant absolu, l’homme blanc hétérosexuel cisgenre valide peut se soustraire aisément à certains devoirs. De plus, la société lui mettra moins de pression et aura tendance à être plus laxiste envers lui. (Pour ceux qui veulent des chiffres, des arguments plus développés, vous pouvez aller ici.) De là découle une certaine incompréhension du dominant quant aux questions que peuvent se poser les dominé.e.s. Et là je parle du dominant plein de bonne volonté, qui fait un effort pour tenter de comprendre le/la dominé.e. Le dominant méchant se contentera de vous sortir une blague raciste/sexiste/homophobe, tout en vous disant que vous n’avez vraiment pas d’humour et que de toute façon c’est la vie, les noir.e.s/arabes/femmes/homosexuel.le.s sont moins bien/moins forts/moins tout ce que vous voulez, que lui, le dominant, qui est absolument génial et qui connaît aussi la souffrance d’être rejeté parce qu’une fois une salope une femme n’a pas voulu de lui, ouin ouin. Donc lui on l’oublie parce que concrètement j’ai pas envie de perdre de temps avec ce genre de connards. Bye bye connard, bonne journée ! 🙂

Non, ici il sera question du dominant absolu « gentil », celui qui comprend bien qu’il y a hiérarchie dans notre bas-monde, qui est contre la guerre, mais faut pas pousser mémé dans les orties non plus, il est contre les inégalités en principe mais militer c’est fatigant. Lire des textes sur la domination masculine, et puis quoi encore ? En même temps, je peux comprendre ce genre de comportements, si j’étais un dominant absolu je crois bien que je me la coulerais douce aussi ! Seulement voilà, un dominant absolu entretient des relations avec des dominé.e.s (au moins sa femme quoi ! oui, vu qu’il est hétéro), il ne peut donc pas agir comme si leurs problématiques lui étaient complètement étrangères. Il ne peut pas, s’il a un minimum de bonne foi, faire comme s’il n’y avait aucun problème. Il ne peut pas nier la souffrance que vivent les dominé.e.s de son entourage. Cette amie qui ne peut pas s’habiller comme elle veut pour sortir sous peine de harcèlement ? Cette autre qui s’est faite violer ? Et celui-là dont quelqu’un a dit qu’il sentait car il avait la peau noire ? Toutes ces personnes qui n’osent pas se dévoiler, qui se suicident car leur orientation sexuelle est jugée blâmable par des intégristes qui défilent ? Dominant absolu, seul le hasard a fait que tu ne sois pas l’un d’eux.

Comment, alors, communiquer avec ces personnes qui sont stigmatisées alors que tu ne l’es pas ? Ecoute-les. Ne remets pas en doute leur ressenti, ne juge pas ridicule le fait qu’elles suivent des injonctions qui ne te touchent pas. En tant que femme, on m’a appris que je devais être épilée pour sortir. Trouvé-je cela ridicule ? Oui. Le fais-je quand même ? Non, plus maintenant (et encore, pas tout le temps), mais je l’ai fait pendant des années, et il me faut du courage pour oser le faire. Ainsi, je ne jugerai jamais une femme qui s’épile alors même qu’elle trouve cela ridicule. Dominant, ne le fais pas non plus. Ne pose pas des questions du style « Pourquoi le fais-tu alors que tu dis toi-même que c’est une injonction patriarcale ? ». La réponse est toute simple : parce que je vis dans une société patriarcale qui me fait me sentir encore plus marginale si je ne suis pas ses injonctions, parce qu’on m’a élevée en me disant que c’est comme ça que les choses se passent, parce que tout le monde, autour de moi, me regarde bizarrement si je ne le fais pas. Le dominant absolu ne se rend pas compte de la force de ces discours normatifs tout simplement car il ne les vit pas dans sa chair – si j’ose dire. Ainsi, sans explications préalables sur la force de cesdits discours, la communication semble vraiment compliquée avec un dominant. Il analysera en effet vos dires à l’aune de sa propre réalité, sans penser à les remettre en perspective. C’est alors à nous de le leur expliquer. Oui, je sais, c’est chiant de toujours devoir interpeller le dominant pour qu’il veuille bien s’abaisser à regarder vers nous, alors ne le faites qu’avec ceux que vous aimez vraiment, ceux qui font des efforts, ceux qui s’intéressent réellement à vous.

Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

Kiss love flex

LL

Une thèse, pour quoi faire ?

Depuis que j’ai décidé de faire une thèse et que je partage cette information avec mon entourage, j’ai eu droit à peu près un milliard de fois (oui, j’ai un entourage méga nombreux) à la même question : « Mais ça sert à quoi une thèse de Lettres modernes ? ». Par « servir », entendez « Quels sont les débouchés professionnels ? » bien sûr. Oui, parce que le seul but, dans la vie, est d’avoir un travail, si possible bien payé, qui corresponde à ton niveau d’études et qui te permette, in fine, de rentrer dans le rang. Faire de la recherche bénévolement, ce n’est pas un vrai travail. Je suis donc une fausse travailleuse depuis deux ans, et je rempile pour trois ! Super ! Notez qu’en entamant ma huitième année d’études supérieures, j’en suis déjà à huit de trop selon certains. L’étudiante à vie, le mythe familial bien ancré qu’on te ressort régulièrement pour te faire culpabiliser. J’ai 25 ans, a priori ma vie n’est pas finie. Si ce qui vous angoisse c’est que, pendant ce temps, je ne m’occupe pas de faire de vraies choses (vous savez, se marier, faire des gosses), n’ayez crainte : ce n’est pas tant les études que mon désir intrinsèque qui me pousse à ne pas sacrifier au sacrosaint rite de la femelle humaine. Du moins pas tout de suite.

Il y a aussi les gens qui te soutiennent. Enfin, qui te soutiennent (ce sont néanmoins ceux qui ont le plus de chances de te comprendre, au final). « Mais pourquoi tu passes pas l’agreg ? Ah mais tu vas te retrouver con à la fin de ta thèse, sans concours. » Mais je veux pas de concours ! Je veux pas être prof ! Et là on y est, la pure raison de mon choix : me faire plaisir. A moi. Toute seule. Quel égoïsme ! Oui, parce qu’être heureuse, dans notre bas monde, c’est être égoïste. Les gens ont tellement intégré l’idée qu’ils devaient se faire chier un minimum dans la vie, ils ne tolèrent pas de rencontrer quelqu’un qui a décidé que non, en fait, c’est pas comme ça que j’ai envie de faire.

Tout ce que l’on fait doit forcément avoir une utilité, et là j’entends pour la société bien sûr. Être utile à soi, c’est-à-dire t’aider à être une meilleure personne, à t’épanouir, ça ne compte pas tu vois, parce que qui ça intéresse finalement ? « Pourquoi tu fais une thèse ? – Pour m’épanouir, pour me faire plaisir. – Oui, mais encore ? » Non, non, en fait c’est tout. « Pour faire avancer la science. » Haha, mais quelle science pauvre enfant ? La littérature, une science ? Mais toutes les recherches ne se valent pas voyons, tu sauves des gens toi ? Tu crées de nouveaux vaccins ? Etudier l’autobiographie ? Y’en a qui n’ont vraiment que ça à faire ! Oui, je n’ai que ça à faire, c’est même tout ce que je sais faire. Je suis un putain de parasite, qui va passer les trois prochaines années à lire, réfléchir et écrire, accessoirement garder des gosses car il faut bien bouffer. Merci de vos remarques utilitaristes culpabilisantes moralisatrices condescendantes. Car, aussi, bien sûr, si je pense comme ça c’est parce que je suis jeune, coincée dans cette éternelle adolescence qu’est la condition féminine. Je suis un peu hystérique aussi, à voir des jugements partout, à croire que la littérature aussi peut sauver des vies. Non, je n’ai pas fait médecine, ni une école d’ingénieur, j’ai même pas fini mon année d’hypokhâgne, mais putain qu’est-ce que j’ai été heureuse !

Et en fait, il y a aussi ceux qui te soutiennent. Vraiment. Ceux-là ils se reconnaîtront je crois, je veux juste leur dire merci, et que je les aime.

Suivez votre chemin, écoutez-vous.

Cœur.

LL