Une thèse, pour quoi faire ?

Depuis que j’ai décidé de faire une thèse et que je partage cette information avec mon entourage, j’ai eu droit à peu près un milliard de fois (oui, j’ai un entourage méga nombreux) à la même question : « Mais ça sert à quoi une thèse de Lettres modernes ? ». Par « servir », entendez « Quels sont les débouchés professionnels ? » bien sûr. Oui, parce que le seul but, dans la vie, est d’avoir un travail, si possible bien payé, qui corresponde à ton niveau d’études et qui te permette, in fine, de rentrer dans le rang. Faire de la recherche bénévolement, ce n’est pas un vrai travail. Je suis donc une fausse travailleuse depuis deux ans, et je rempile pour trois ! Super ! Notez qu’en entamant ma huitième année d’études supérieures, j’en suis déjà à huit de trop selon certains. L’étudiante à vie, le mythe familial bien ancré qu’on te ressort régulièrement pour te faire culpabiliser. J’ai 25 ans, a priori ma vie n’est pas finie. Si ce qui vous angoisse c’est que, pendant ce temps, je ne m’occupe pas de faire de vraies choses (vous savez, se marier, faire des gosses), n’ayez crainte : ce n’est pas tant les études que mon désir intrinsèque qui me pousse à ne pas sacrifier au sacrosaint rite de la femelle humaine. Du moins pas tout de suite.

Il y a aussi les gens qui te soutiennent. Enfin, qui te soutiennent (ce sont néanmoins ceux qui ont le plus de chances de te comprendre, au final). « Mais pourquoi tu passes pas l’agreg ? Ah mais tu vas te retrouver con à la fin de ta thèse, sans concours. » Mais je veux pas de concours ! Je veux pas être prof ! Et là on y est, la pure raison de mon choix : me faire plaisir. A moi. Toute seule. Quel égoïsme ! Oui, parce qu’être heureuse, dans notre bas monde, c’est être égoïste. Les gens ont tellement intégré l’idée qu’ils devaient se faire chier un minimum dans la vie, ils ne tolèrent pas de rencontrer quelqu’un qui a décidé que non, en fait, c’est pas comme ça que j’ai envie de faire.

Tout ce que l’on fait doit forcément avoir une utilité, et là j’entends pour la société bien sûr. Être utile à soi, c’est-à-dire t’aider à être une meilleure personne, à t’épanouir, ça ne compte pas tu vois, parce que qui ça intéresse finalement ? « Pourquoi tu fais une thèse ? – Pour m’épanouir, pour me faire plaisir. – Oui, mais encore ? » Non, non, en fait c’est tout. « Pour faire avancer la science. » Haha, mais quelle science pauvre enfant ? La littérature, une science ? Mais toutes les recherches ne se valent pas voyons, tu sauves des gens toi ? Tu crées de nouveaux vaccins ? Etudier l’autobiographie ? Y’en a qui n’ont vraiment que ça à faire ! Oui, je n’ai que ça à faire, c’est même tout ce que je sais faire. Je suis un putain de parasite, qui va passer les trois prochaines années à lire, réfléchir et écrire, accessoirement garder des gosses car il faut bien bouffer. Merci de vos remarques utilitaristes culpabilisantes moralisatrices condescendantes. Car, aussi, bien sûr, si je pense comme ça c’est parce que je suis jeune, coincée dans cette éternelle adolescence qu’est la condition féminine. Je suis un peu hystérique aussi, à voir des jugements partout, à croire que la littérature aussi peut sauver des vies. Non, je n’ai pas fait médecine, ni une école d’ingénieur, j’ai même pas fini mon année d’hypokhâgne, mais putain qu’est-ce que j’ai été heureuse !

Et en fait, il y a aussi ceux qui te soutiennent. Vraiment. Ceux-là ils se reconnaîtront je crois, je veux juste leur dire merci, et que je les aime.

Suivez votre chemin, écoutez-vous.

Cœur.

LL

Simone de Beauvoir, La femme rompue, Gallimard, Paris, 1967

« La femme rompue est la victime stupéfaite de la vie qu’elle s’est choisie : une dépendance conjugale qui la laisse dépouillée de tout… »

La quatrième de couverture annonce la couleur. L’avertissement de Nao, aussi, quand elle m’a offert le livre : « Il faut être en forme, c’est pas facile ». C’est les vacances, mon anniversaire, il fait chaud, alors bien sûr que je suis en forme ! Allez, j’attaque !

Le livre de l’année (du siècle ?)

Tu attaques, et tu ne t’arrêtes plus. La femme rompue, c’est plus qu’un livre, plus qu’une écriture, plus que des mots. Tu peux même pas décrire cette sensation, ce trou dans le bide, ce goût de bile dans la bouche, les larmes qui coulent toutes seules, devant les gens, dans le train. Et qu’est-ce que tu t’en branles de ces gens qui te regardent, ahuris, interrogateurs, goguenards ! Pauvres fous, vous n’avez pas lu La femme rompue ? Mais alors, qu’est-ce que vous savez de la vie ? Qu’est-ce que vous savez du spleen, de la mélancolie, de l’infinie certitude qu’on va tous crever ? Qu’est-ce que vous savez du sacrifice ?

Ah, ce putain de sacrifice qui fait serrer les dents, qui donne envie de tabasser les murs jusqu’à c’qu’ils gueulent et de se défoncer jusqu’à tout oublier ! La femme rompue, ça vous met en colère, ça vous fait rire aussi, parfois. La femme rompue est un vrai personnage, beau, complet, multiple. Au travers des trois histoires qui constituent ce (trop) court recueil de nouvelles, ce sont trois caractères qui se développent, trois femmes, trois consciences, trois individualités. S. de Beauvoir se fait la magnifique rapporteuse de son époque désormais révolue (vraiment ?) : l’époque où la femme est un Autre dépendant de volontés qui ne sont pas la sienne. C’est génial, au sens étymologique, c’est-à-dire que Beauvoir y distille son génie avec brio, délicatesse, violence. Sa capacité à analyser son temps, à décrire le destin de trois femmes qui ne sont pas elle. Qu’on ne vienne pas me parler d’autobiographie ! Je me fiche de la relation Beauvoir-Sartre et je connais assez le talent de cette femme (et le contexte historico-littéraire, for god’s sake !) pour savoir qu’il s’agit de fiction, rien que de fiction. Mais quelle fiction, putain !

Il faut le lire pour le croire.

Dévorer les 250 pages, aller plus lentement, sur la fin, en espérant que ça ne s’arrête jamais. La femme rompue te prend et ne te quitte pas. La femme rompue, c’est à la fois ton plus beau rêve et ton pire cauchemar, ton meilleur ami et le plus gros connard que la terre ait porté. La femme rompue te secoue les tripes, prends-y garde !

Lisez Simone de Beauvoir, pleurez, riez, sentez-vous vivants ! Parlez-en à vos amis !

Liebe grüße !

LL

Les écritures de soi pour les nuls

Suite à l’émission Service Public du 30 mai (oui, ça commence à faire, mais j’étais occupée par mes vacances), « Se livrer dans un livre », je suis restée coite. En fait, pas tout à fait coite, plutôt virulente, vitupérante et fustigeante (ce mot n’existe pas). Ce n’est pas la première fois que Guillaume Erner et sa bande d’auteurs s’attaquent aux écritures de soi. Ils avaient déjà sévi le 24 avril dans une émission sur le biographique intitulée « La vie des autres – Comment raconter autrui ? », thématique passionnante s’il en est ! Les invités étaient Amanda Sthers, auteure d’une bio de Johnny Hallyday et Laurent Delahousse, producteur de l’émission Un jour, un destin. Voilà, voilà. Ai-je besoin d’en dire plus ? On se doutait déjà qu’il ne serait pas question de théorie littéraire dans ce programme… J’attendais donc M. Erner au tournant le matin du 30 mai lorsque j’appris qu’il parlerait ce jour-là de l’autobiographie.

JJ Rousseau, le type que la nature a fait différent

Déjà, ça commence bien, les invités ne se reconnaissent pas comme autobiographes, et même récusent le terme : « Je ne me sens pas du tout dans l’autobiographie / pas autobiographique au sens où on l’entend en général » annonce Sylvie Germain d’entrée de jeu. Finalement, Erner lui fait plus ou moins accepter l’expression d' »autobiographie spirituelle », il est tout content de lui, il a réussi à lui faire dire qu’elle écrivait une autobiographie ! Mais c’est quoi une « autobiographie spirituelle » ? C’est quoi une « autobiographie » tout court ? C’est quoi la différence entre les deux ? Il me semble que la base, quand on évoque un sujet, c’est de le définir non ? Apparemment on n’a pas le temps pour ça sur la radio publique… Aucune évocation de Philippe Lejeune et de sa fameuse définition, pourtant violemment accessible.

Lionel Tran, le deuxième auteur invité, ne se sent pas autobiographe non plus. Guillaume Erner semble désespéré : « Mais c’est une épidémie ! » Pourtant, il ne lui semble pas pertinent de s’interroger sur les raisons d’un tel rejet du genre ou, du moins, de l’étiquette du genre. En effet, Lionel Tran ajoute : « J’ai pas l’impression de raconter ma vie, après je me sers de ma vie comme matière première » et là je reste bouche bée : c’est quoi la différence exactement ? Voilà pourquoi définir le genre en début d’émission aurait pu être utile : pour ne pas se confronter à ce genre de contresens. Parce que là, un livre dont la vie de l’auteur est la matière première mais qui n’est pas une autobiographie, c’est quoi alors ? Le but du journaliste/du chercheur n’est-il pas justement de mettre son interlocuteur face à ses propres contradictions ? Finalement, on voit bien que c’est le mot qui les gêne alors qu’il ne veut rien dire de plus que « écrire ma vie »…

Finalement, Guillaume Erner interroge son dernier intervenant, Jean-Louis Jeannelle, maître de conférence à la Sorbonne et spécialiste du genre des mémoires et de l’autobiographie, sur ce fameux rejet du genre autobiographique par les auteurs. Pourquoi est-il si dur pour un auteur de se revendiquer autobiographe ? La réponse est proprement hallucinante.

« Le problème avec les genres c’est qu’il s’agit avant tout d’un phénomène qui relève des spécialistes, qui tentent de catégoriser et de clarifier, de cartographier. Les écrivains quant à eux écrivent un texte très singulier et sont toujours un peu effrayé de le faire relever d’une catégorie particulière. Il y a toujours un conflit entre la quête qui est celle du spécialiste et la quête qui est celle de l’écrivain. De ce point de vue, ce refus de catégorisation est intéressant. »

Un peu effrayé de le faire relever d’une catégorie particulière, really ? A-t-on déjà vu un romancier refuser le terme « roman » pour un livre qui en est manifestement un ? A-t-on déjà vu un dramaturge s’affranchir du mot « théâtre », un poète de « poésie » ? JL Jeannelle s’est manifestement posé la mauvaise question. Le refus de catégorisation est bel et bien intrinsèque à l’autobiographie, alors pourquoi ? Il le trouve « intéressant », mais en quoi ? Et puis, cette propension à croire les auteurs coupés de la théorie littéraire, comme s’ils écrivaient au fil de la plume, sans s’inscrire dans une tradition littéraire, quelle qu’elle soit. Non, il n’y a pas « conflit » entre la quête de l’auteur et celle du spécialiste, ce sont juste deux métiers différents et qui se recoupent par moments.

La Bible des inconditionnels de l’autobiographie

Je passe rapidement sur le petit reportage sur une anonyme qui écrit son « autobiographie », qui en fait n’en est pas une mais plutôt une biographie familiale extrêmement documentée : il n’y a pas de démarche artistique, littéraire, pas de prétention à la reconnaissance mais plutôt un besoin existentiel, métaphysique suite au décès de son frère. Rien à voir avec les auteurs présents donc, cependant Guillaume Erner tente de faire un parallèle, récusé par Sylvie Germain (merci !).

Cependant, un peu plus tard Mme Germain oppose la sincérité inhérente à l’autobiographie à une « tricherie » : « on se donne déjà comme une sorte de Surmoi totalement factice » ajoute-t-elle. Vous ne comprenez rien à cette phrase ? C’est normal, elle ne veut rien dire. Comment le Surmoi pourrait-il être factice ? Il s’agit d’une instance psychanalytique sur laquelle nous n’avons donc aucune prise, c’est la société dans laquelle nous vivons qui forge le Surmoi. Surtout, ce qu’avance Sylvie Germain ici c’est qu’il y aurait d’un côté la sincérité (le bien) et de l’autre la tricherie (le mal), pas de demi-mesure donc, si l’on triche on ne peut pas être sincère. Oui, j’avais oublié que l’être humain est aussi simple que cela : soit il ment, soit non, surtout sur un sujet aussi peu sensible et facile que soi-même ! (cette dernière phrase est hautement ironique, merci d’en prendre note)

Viennent ensuite des questions du public. La première, sur l’autofiction (ah chouette !), est éludée par M. Jeannelle, apparemment la littérature contemporaine on s’en fout. Il préfère nous parler des « livres de raison », un truc qui date du XVème siècle et qui n’a rien à voir avec l’autobiographie (je vous renvoie à notre cher ami Google si ça vous intéresse d’en savoir plus). Dernière intervention du public : évocation de Montaigne et Rousseau, chbiim ! En plein dans le mille ! Oui, là c’est le moment où je commence à m’énerver sérieusement devant mon poste de radio. On parle d’autobiographie au XXIème siècle et on continue à nous ressortir les « ancêtres » dont l’oeuvre ne correspond plus du tout à la création contemporaine (au passage, la personne qui pose la question oppose elle aussi sincérité et déguisement de la vérité). Pour finir, Guillaume Erner nous montre une fois de plus son sens de l’à propos : à Sylvie Germain : « Rousseau est-il une référence pour vous ? » Ouf, elle répond non !

Sorry Serge, mais ton genre on s’en fout !

Conclusion de l’émission : comme point de départ, idée que l’autobio connaît un grand succès à l’époque contemporaine (tiens, on est revenus en 2013 ?), mais Jean-Louis Jeannelle repart sur les deux « ancêtres » et notamment Jean-Jacques Rousseau (ah non en fait…). Encore une fois on parle de « véritable sincérité », l’interrogation porte en gros sur « est-ce que JJ Rousseau nous dit la vérité ? » mais on s’en fout royalement ! Évocation des récits de masturbation de Jean-Jacques, comme si l’essentiel des Confessions se trouvait là-dedans…

Bref, ma conclusion à moi c’est que ces gens ont mené un débat complètement décalé par rapport au vrai problème que pose l’autobiographie aujourd’hui. On ne cesse de nous parler de « vérité », de « sincérité », mais c’est oublier que l’être humain se perçoit toujours lui-même à travers une « ligne de fiction » (Lacan, Écrits) et celle-ci diffère de la façon dont mes congénères me voient. L’objectivité absolue sur soi-même n’existe pas. Enfin, la littérature n’est pas le lieu de la « vérité », il s’agit encore une fois d’un concept beaucoup trop vaste et inatteignable. Quelle vérité ? La mienne ? Celle de Jean-Jacques Rousseau ? Celle de Guillaume Erner ? Les auteurs ne veulent pas se dire autobiographes. Pourquoi ? Justement parce que l’on est restés bloqués sur les ancêtres. Personne ne réécrira jamais Les Confessions. Une fois fait son deuil on peut tout de même écrire une autobiographie correcte, qui certes ne correspondra pas à la définition canonique mais en sera tout de même une : « écrire ma vie ». Il est temps d’accepter que les mots ont un sens, certes, mais que celui-ci peut évoluer au fil des siècles. Il est temps pour la critique littéraire d’ouvrir les yeux sur la production actuelle et les magnifiques renouvellements du genre auxquels on assiste.

L’autobiographie n’est pas un gros mot ! Ecrivez la vôtre !

Littérairement vôtre.

LL

« L’analyse littéraire, c’est forcément subjectif. »

Eh oui, chers amis, tel est le genre de poncifs à la con que j’entends encore aujourd’hui… Moi-même j’y ai longtemps cru (à l’époque où je n’y connaissais rien quoi…), me demandant comment mes profs de français pouvaient affirmer telle ou telle chose sur ce qu’avait voulu dire tel ou tel auteur, mort des centaines d’années auparavant. La réponse tenait pourtant en une petite phrase des plus simples :

LES MOTS VEULENT DIRE QUELQUE CHOSE

Ça parait dingue comme ça mais il se trouve que c’est sur les mots que l’on s’appuie quand on fait une analyse littéraire. Je me souviens encore de mes camarades de Terminale scientifique ou autres sciences économiques et sociales qui me plaignaient, moi, la pauvre littéraire, parce que mon épreuve de philosophie au baccalauréat était coefficientée 7 et que, avec la philo, « tu sais jamais, ça dépend vraiment du correcteur sur lequel tu tombes, s’il est d’accord avec toi ou pas, alors qu’en maths, bin y’a qu’une seule bonne réponse, tu l’as ou tu l’as pas ! » Mais oui, BIEN SÛR ! RIGHT !

Vous aurez reconnu ce bon vieux Marcel, méditant sur le sens de la vie

Au fur et à mesure que je gravissais les échelons des études littéraires j’ai finalement touché du doigt ce qu’était l’analyse du même nom (littéraire quoi) : une équation. Oui, tout simplement, mesdames et messieurs, une petite équation. On a les données de base et celles-ci vont nous permettre d’accéder au sens. Ah, le sens ! Ce nectar si recherché ! Les données de base ? Les mots pardi ! Leur choix, leur agencement, leur forme particulière. Croire que le résultat d’une dissertation dépend de ce que pense celui qui la rédige et/ou de ce que pense celui qui la corrige, c’est se trouver de fausses excuses. On s’appuie sur des arguments tangibles, vérifiables, vérifiés, et sur des exemples qui viennent illustrer ces arguments. La différence avec les maths ? Là où celles-ci vous apprennent que 2+2=4 bêtement, sans vous poser de questions supplémentaires (« Madame, pourquoi 2+2=4 ? – Retourne à ta place et arrête de poser des questions aussi idiotes voyons ! »), l’analyse littéraire vous donne les clefs pour comprendre pourquoi un roman qui commence par « Aujourd’hui maman est morte » ne pourra pas se finir bien. L’analyse littéraire vous apprend à comprendre le discours qui vous entoure, et il n’y a rien de subjectif à cela.

Madame de Lafayette, votre héroïne m’exaspère !

En M2, j’avais une UE qui s’intitulait « Lectures subjectives machintruc », eh bien vous savez quelle en était la conclusion ? La lecture subjective ça n’existe même pas. Vous lisez La princesse de Clèves pour la première fois en 2013 et vous pensez vraiment que vous en aurez une vision neuve, inédite et pleinement personnelle ? Ne rêvez pas mes bons amis ! En plus de 3 siècles de vie, ce bouquin vous bat dans toutes les catégories.
L’autre conclusion qui émanait de ce cours, c’est qu’en tant que jeunes chercheurs en littérature il était très difficile – voire impossible – pour mes petits camarades et moi-même d’être subjectifs. C’était pourtant le but de notre examen et malgré cela ce fut une épreuve difficile pour chacune de nous. Comment, face à un objet dont je suis spécialiste, ne pas expertiser ? Cela n’a rien de subjectif une fois de plus, avec les années seulement le travail se fait plus rapidement, plus spontanément. Je distingue une tonalité tragique d’élégiaque, burlesque de comique, l’hyperbate n’a plus de secrets pour moi mais j’ai encore du mal avec la métonymie et la synecdoque, ça viendra, ça aussi. Tout cela, je ne le décide pas. C’est un autre, l’auteur, qui a choisi ses pions, ses cartes, toute autre métaphore du jeu à votre convenance. Il impose, ce terrible dictateur ! Et moi, pauvre petite scribouillarde, je ne fais que comprendre et expliquer à mes pairs ce qu’il a voulu dire. Je répands son génie pour les masses incrédules.

 

C’est pourquoi, en conclusion, et j’aimerais que vous me lisiez attentivement, j’affirme, je scande : je ne suis pas une artiste. Je suis une scientifique. Il y a des livres, des auteurs, des écritures, que je préfère à d’autres. Cependant, lorsque je décortique un texte, lorsque j’écris un travail de recherches, toute notion de valeur disparaît. Restent seulement les mots.

Lisez des livres !

LL

« En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. » Marcel Proust, Le temps retrouvé

Alors que je me disais que j’avais envie de parler d’Emmanuel Carrère, qui est l’auteur sur qui je vais écrire ma thèse à partir de septembre, je suis retombée sur ce texte « de lecteur subjectif » écrit pour une UE de M2. Je me suis dit que c’était déjà pas mal comme première approche, bien que peu académique. J’espère en tout cas que cela vous donnera l’envie de lire Un Roman russe, si ce n’est déjà fait.

En réfléchissant à cet exercice, celui d’écrire un texte de lecteur subjectif sur un livre qui nous aurait profondément marqués, je me suis rendue compte qu’aucun titre ne me venait en tête. Ou alors trop, plein de livres, plein de souvenirs, tous différents et la plupart reliés à l’enfance. En tant qu’étudiante en Lettres modernes et grande lectrice, si je puis me permettre, j’aimerais pouvoir désigner un livre, LE livre, celui qui aurait influencé ma personnalité de lecteur, qui aurait façonné mes goûts et m’aurait marquée à tout jamais. Mais je ne peux pas. Dès que ma décision s’arrête sur l’un, je me sens profondément triste d’abandonner l’autre. Je sais bien que les écrivains qui parlent de leur expérience de lecteur font un choix, qu’ils omettent, qu’ils sélectionnent sciemment pour faire passer un message plus profond et travaillé. Je ne suis pas un écrivain et c’est peut-être aussi pour cela que je trouve l’exercice périlleux et même un peu présomptueux. Je voulais choisir un roman connu pour faire ressortir une lecture singulière, mais en effet nous sommes quand même en majorité le même lecteur. J’ai finalement choisi de parler de ma relation avec Emmanuel Carrère et plus particulièrement avec le récit autobiographique Un roman russe, sur lequel j’ai écrit mon mémoire de Master 1.

A vrai dire, je ne me souviens plus de ma première lecture de ce livre, j’imagine que j’ai été touchée puisque j’ai décidé d’en faire le centre de ma vie pendant un an (voire plus). Ce qui me fascine est en fait la façon dont je le perçois maintenant. Comme je l’ai dit plus haut, je considère avoir une réelle relation avec ce livre, il fait partie de ma vie, de moi. Je l’ai lu des dizaines de fois, j’en ai corné les pages, je le connais pas cœur et pourtant je ne m’en lasse jamais. Parfois, un événement, ou juste un mouvement de pensée, m’évoque un passage de ce livre et alors je le reprends, je le feuillette jusqu’à retrouver la phrase parfaite, celle à laquelle je pensais. Il est posé à côté de mon lit, jauni, annoté, poussiéreux, mais près de moi, à portée de la main. J’ai déjà pensé à en racheter un nouvel exemplaire mais je recule toujours, le mien est plein de vie, de ma vie. Je m’aperçois soudain qu’Emmanuel Carrère n’est pas si connu que ça, Un roman russe non plus. Je vous en propose donc un résumé qui, sans doute, serait déjà un texte de lecteur.

Emmanuel Carrère est un auteur français contemporain, fils de l’éminente secrétaire de l’Académie française Hélène Carrère d’Encausse. J’écris ces mots le 9 décembre 2011 et il s’avère que Manu (oui, je l’appelle Manu maintenant, il n’est pas au courant mais dans mon imaginaire nous sommes des amis proches) est né le 9 décembre 1957, il a donc aujourd’hui 54 ans. C’est un intellectuel parisien de droite, qui côtoie des gens de son milieu, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas besoin de travailler à plein temps pour vivre, c’est un « fils de ». Il a fait Sciences-Po dans sa jeunesse et, grâce à son réseau déjà bien formé par maman et papa, il s’est retrouvé propulsé journaliste et critique de cinéma. Personnellement, c’est un métier que j’aurais adoré faire, dont j’ai rêvé très longtemps, mais mes parents n’étant que de simples professeurs certifiés de province, j’ai vite laissé tomber l’idée. Bref, est-il besoin de le préciser ? , Emmanuel Carrère, en tant qu’homme, m’énerve profondément. Je le trouve antipathique, sûr de lui et de sa supériorité. De plus, il est de droite, ce qui n’est pas pour me le rendre plus agréable. En tant qu’écrivain, il est égocentrique, égoïste même je dirais. Il m’énerve et en même temps toutes ces faiblesses, ces défauts qui le caractérisent, il ne s’en cache pas et cela le rend profondément humain.

Un roman russe est un récit autobiographique paru en 2007 mais dont le processus d’écriture a commencé bien avant, puisque les premiers évènements relatés datent de 2000. Manu y mêle différentes histoires qui peuvent sembler complètement étrangères les unes aux autres mais qui sont finalement liées par un même dénominateur commun : l’auteur lui-même. Il est envoyé en Russie, dans la petite ville de Kotelnitch, pour tourner un reportage sur Andras Toma, prisonnier hongrois durant la seconde guerre mondiale, puis déporté à l’hôpital psychiatrique de cette fameuse ville et jamais renvoyé dans son pays, oublié, si l’on veut, par l’immense URSS puis la Russie en reconstruction. Ce n’est qu’en 2000 qu’une journaliste locale relaye l’information de son existence, créant de véritables déchaînements en Hongrie, chacun s’imaginant qu’il s’agit du frère ou du mari disparu plus de cinquante ans auparavant. Durant ces cinquante-trois années de détention, le patient Toma n’a jamais appris à parler le russe, autour de lui personne ne parlait le hongrois. Lorsqu’on le retrouve, ce n’est plus sa langue maternelle qu’il parle mais un idiome personnel, qu’il s’est fabriqué au fil des ans.

Ce genre d’histoires fascinent Carrère, elles me fascinent moi aussi. Je ne saurais expliquer ce qui se passe dans ma tête à ce moment-là mais je suis irrésistiblement attirée par ces expériences limites, la capacité qu’a l’homme de faire du mal à ses congénères me terrifie autant qu’elle m’hypnotise. Manu a aussi écrit un livre sur l’affaire Jean-Claude Romand, L’Adversaire. Il s’agit d’un homme qui a fait croire à sa famille, ses amis, tout son entourage, qu’il était médecin, et ce pendant vingt ans. Son secret sur le point d’être découvert, il a tué ses parents, sa femme, ses deux enfants et tenté de se suicider. C’est une histoire vraie, l’être humain peut faire ça. Et surtout, l’être humain, malgré les actes terribles qu’il a commis, tentera toujours de s’en sortir : l’instinct de survie est plus fort que tout. Plus fort que la culpabilité, plus fort que la tristesse, plus fort que la certitude que plus jamais personne ne vous regardera comme avant. Ces mécanismes m’intéressent, ils intéressent Carrère, je m’intéresse à Carrère : la boucle est bouclée.

Ce n’est pas seulement pour ça que Carrère s’intéresse au destin tragique d’Andras Toma. Il y a une raison plus personnelle qui le pousse à se rendre en Russie et à enquêter sur cet homme et il l’explique assez vite dans son livre. Le grand-père d’Emmanuel Carrère, Georges Zourabichvili, est né en Géorgie à la fin du XIXème siècle et a émigré en France dans les années 1920 avec sa femme. Ils auront deux enfants, l’aînée s’appelle Hélène et est promise au glorieux destin que nous connaissons. Durant l’Occupation, Georges Zourabichvili collabore (pas trop méchamment précise Carrère) et, à la Libération, il est emmené par des hommes pour ne plus jamais revenir. Manu nous dit que c’est le traumatisme de sa mère plus que le sien, cependant il est persuadé qu’enquêter sur cet homme, en parallèle de son reportage sur le Hongrois, leur fera du bien, à sa mère autant qu’à lui-même. Il est persuadé que (ré)apprendre le russe lui permettra de décoincer des choses en lui, de sortir de la dépression chronique qui le tenaille depuis quasi-toujours comprend-on. Emmanuel Carrère est à la fois un homme très intelligent et qui analyse bien ses réactions, ses rapports aux autres, et à la fois un homme qui me semble personnellement très naïf, voire bête, lorsqu’il se livre à ce genre de pensées magiques, comme quoi il est le jouet impuissant d’un destin vengeur et terrible.

Je comprends que Mme Carrère d’Encausse ait été traumatisée par cet événement, on le serait à moins. Je comprends la volonté de son fils de l’aider dans cette épreuve qui la fait souffrir depuis plus de soixante ans maintenant. Ce qui me semble plus problématique c’est la façon qu’il a de croire, comme évoqué plus haut, que c’est la figure de son grand-père qui le hante aujourd’hui et l’empêche d’être heureux. Nous comprenons également que son rapport au père est compliqué mais il ne s’épanche pas la-dessus, préférant s’intéresser à ses relations avec sa mère qui, très vite, lui interdit d’écrire sur l’aïeul maudit. Tout cela me parle ayant moi-même un père qui n’a jamais (ou si peu) connu le sien. C’est une histoire dont on ne parle pas, ou très rarement, mais elle est là, présente quelque part. Ce traumatisme est celui de mon père, pas le mien, mais je suis triste pour lui. J’imagine le petit garçon qu’il était lorsque son père a disparu et je pleure. Emmanuel Carrère raconte à propos de son oncle, le jeune frère de sa mère qui avait huit ans en 1944 :

Après guerre, quand Nicolas partait en vacances chez des amis de la famille ou en camp scout, il écrivait chaque semaine une carte postale à sa mère, et à la fin de chacune de ces cartes postales il répétait la même petite histoire.

« Quand Papa reviendra on entendra toc-toc.

C’est qui ?

C’est Papa qui est bien content de revenir voir Maman, Hélène et moi ! »

Toc-toc. Toc-toc. Jusqu’à quand y a-t-il cru ?

Cela fait partie des passages que je relis régulièrement parce que je le trouve si beau et si triste à la fois. Je vois mon père dans ces mots.

Toute cette histoire familiale est alliée à l’histoire d’amour que vit Manu à cette époque avec une jeune fille prénommée Sophie. Histoire d’amour tragique entre deux individus de classes complètement différentes, histoire d’amour bancale qui ne trouvera jamais son équilibre et finira par sombrer, inéluctablement. Carrère juge sa compagne et, comme il le dit lui-même, ses jugements le jugent. C’est dans cette partie qu’il apparaît le plus imbuvable, en fait il a honte d’elle. Et il a honte d’elle parce qu’elle n’appartient pas au même monde que lui, elle travaille par nécessité. Sophie, en plus d’être une femme, a donc un autre point commun avec moi : elle vient du même monde, de la même classe sociale. Au contraire de Carrère, elle m’apparaît très sympathique. C’est une femme amoureuse et désespérée, qui ne sait plus à quel saint se vouer pour que son couple fonctionne. Elle est courageuse et, en plus, elle est belle. Si Un roman russe avait été un roman, j’aurais aimé que l’auteur s’attarde plus sur ce personnage, elle aurait sans conteste été mon héroïne. Elle est d’ailleurs bien l’héroïne d’un texte qu’a écrit Carrère et qui m’a longtemps laissée perplexe.

En 2002, Manu se voit confié un projet par le quotidien Le Monde : écrire une nouvelle sur le thème du voyage pour leur supplément estival. Il choisit d’écrire un texte érotique dont la principale destinataire est sa compagne, mon héroïne. Ce texte, il l’insère, in extenso, dans Un roman russe car il représente selon lui l’échec de leur relation. Il m’a laissée perplexe car il est très cru, plutôt mal écrit selon moi, et profondément intime. Carrère en fait des tonnes dans le graveleux et le déballage, lui que je trouve habituellement si fin et mesuré. Son projet affiché est de faire de la littérature performative, c’est-à-dire influencer le réel. La nouvelle paraît dans Le Monde le jour où Sophie doit le rejoindre, en train, à La Rochelle. Il s’adresse directement à elle à l’aide de la deuxième personne du singulier, mais également à toutes les autres lectrices, dans le but de les faire jouir à la lecture de sa nouvelle. Je le trouve présomptueux dans ce texte et je n’aime pas la façon dont il utilise le personnage de Sophie qui est, enfin, héroïne mais pas à la manière dont je le voudrais. Ce sont bien sûr ici des critiques très personnelles et qui ne regardent que moi. Cependant, dans une dimension purement littéraire, je trouve cet exercice passionnant et intéressant. L’effet de lecture recherché par l’auteur est, me semble-t-il, rare et innovant. La façon dont il réutilise la nouvelle dans l’économie d’Un roman russe est très intelligente et aide le lecteur à mieux percevoir ses relations avec Sophie, et les femmes en général.

Ce qui me vient à l’esprit, donc, lorsque je pense à Un roman russe et à Emmanuel Carrère en général, c’est un sentiment de familiarité, de complicité presque. Ce livre et cet auteur font partie de ma vie de la façon la plus complète qui soit puisqu’ils sont le point de départ de mon travail de recherches mais aussi parce qu’ils me touchent dans mon intimité, dans ma vie privée. Je ne sais pas quels liens unissent les autres étudiants à leurs sujets de recherches mais j’ai parfois l’impression que ma relation avec Manu est unique, presque fusionnelle. En cela je peux dire finalement, sans crainte de dénigrer d’autres livres, qu’Un roman russe est l’ouvrage qui m’a vraisemblablement le plus marquée dans ma vie de lectrice. C’est une relation compliquée qui allie l’attirance à la répulsion, l’amour à la haine, l’intérêt à l’indifférence. Plus je trouve Carrère détestable en tant qu’homme et plus j’admire son travail en tant qu’écrivain puisqu’il se présente sans complaisance et sans fausse modestie. Il finit Un roman russe par une très émouvante lettre à sa mère dans laquelle il explique pourquoi il était vital pour eux deux qu’il écrive ce livre, malgré l’interdiction maternelle. J’en connais les dernières phrases par cœur :

Le livre est fini, maintenant. Accepte-le. Il est pour toi.

J’aimerais un jour pouvoir écrire un tel livre à mon père et le lui donner avec fierté, et joie, et j’aimerais qu’il en soit fier, lui aussi.