Une thèse, pour quoi faire ?

Depuis que j’ai décidé de faire une thèse et que je partage cette information avec mon entourage, j’ai eu droit à peu près un milliard de fois (oui, j’ai un entourage méga nombreux) à la même question : « Mais ça sert à quoi une thèse de Lettres modernes ? ». Par « servir », entendez « Quels sont les débouchés professionnels ? » bien sûr. Oui, parce que le seul but, dans la vie, est d’avoir un travail, si possible bien payé, qui corresponde à ton niveau d’études et qui te permette, in fine, de rentrer dans le rang. Faire de la recherche bénévolement, ce n’est pas un vrai travail. Je suis donc une fausse travailleuse depuis deux ans, et je rempile pour trois ! Super ! Notez qu’en entamant ma huitième année d’études supérieures, j’en suis déjà à huit de trop selon certains. L’étudiante à vie, le mythe familial bien ancré qu’on te ressort régulièrement pour te faire culpabiliser. J’ai 25 ans, a priori ma vie n’est pas finie. Si ce qui vous angoisse c’est que, pendant ce temps, je ne m’occupe pas de faire de vraies choses (vous savez, se marier, faire des gosses), n’ayez crainte : ce n’est pas tant les études que mon désir intrinsèque qui me pousse à ne pas sacrifier au sacrosaint rite de la femelle humaine. Du moins pas tout de suite.

Il y a aussi les gens qui te soutiennent. Enfin, qui te soutiennent (ce sont néanmoins ceux qui ont le plus de chances de te comprendre, au final). « Mais pourquoi tu passes pas l’agreg ? Ah mais tu vas te retrouver con à la fin de ta thèse, sans concours. » Mais je veux pas de concours ! Je veux pas être prof ! Et là on y est, la pure raison de mon choix : me faire plaisir. A moi. Toute seule. Quel égoïsme ! Oui, parce qu’être heureuse, dans notre bas monde, c’est être égoïste. Les gens ont tellement intégré l’idée qu’ils devaient se faire chier un minimum dans la vie, ils ne tolèrent pas de rencontrer quelqu’un qui a décidé que non, en fait, c’est pas comme ça que j’ai envie de faire.

Tout ce que l’on fait doit forcément avoir une utilité, et là j’entends pour la société bien sûr. Être utile à soi, c’est-à-dire t’aider à être une meilleure personne, à t’épanouir, ça ne compte pas tu vois, parce que qui ça intéresse finalement ? « Pourquoi tu fais une thèse ? – Pour m’épanouir, pour me faire plaisir. – Oui, mais encore ? » Non, non, en fait c’est tout. « Pour faire avancer la science. » Haha, mais quelle science pauvre enfant ? La littérature, une science ? Mais toutes les recherches ne se valent pas voyons, tu sauves des gens toi ? Tu crées de nouveaux vaccins ? Etudier l’autobiographie ? Y’en a qui n’ont vraiment que ça à faire ! Oui, je n’ai que ça à faire, c’est même tout ce que je sais faire. Je suis un putain de parasite, qui va passer les trois prochaines années à lire, réfléchir et écrire, accessoirement garder des gosses car il faut bien bouffer. Merci de vos remarques utilitaristes culpabilisantes moralisatrices condescendantes. Car, aussi, bien sûr, si je pense comme ça c’est parce que je suis jeune, coincée dans cette éternelle adolescence qu’est la condition féminine. Je suis un peu hystérique aussi, à voir des jugements partout, à croire que la littérature aussi peut sauver des vies. Non, je n’ai pas fait médecine, ni une école d’ingénieur, j’ai même pas fini mon année d’hypokhâgne, mais putain qu’est-ce que j’ai été heureuse !

Et en fait, il y a aussi ceux qui te soutiennent. Vraiment. Ceux-là ils se reconnaîtront je crois, je veux juste leur dire merci, et que je les aime.

Suivez votre chemin, écoutez-vous.

Cœur.

LL

Publicités

17 réflexions sur “Une thèse, pour quoi faire ?

  1. Ton texte me fait penser à cette scène du film d’Alain Resnais, On connait la chanson, où le personnage d’Agnes Jaoui en a assez que tout le monde lui pose des questions sur sa thèse « Les chevaliers-paysans de l’an mil au lac de Paladru » et la juge inutile ou étrange.

  2. Si je comprends bien (« faire de la recherche bénévolement », « garder des gosses car il faut bien bouffer »), tu n’es pas rémunérée pour ta thèse ?

    Car je souffre de la même connerie ambiante que toi – à savoir, je « ne sers à rien » en faisant de la recherche sur le système visuel… des araignées et des mouches.
    – « Et y a un intérêt pour l’homme ? »
    – « Euh non mais oui… mais en fait non, enfin tu vois c’est la beauté de la connaissance quoi, la recherche fondamentale pas appliquée, toussa quoi. »
    Mais le truc qui *tue* ce genre de personne, c’est de savoir que je suis *payé* pour mon boulot. Que l’État claque de l’argent pour que je m’amuse à comprendre comment les araignées utilisent leur 8 yeux. Bref, je cumule : je fais des trucs inutiles, j’ose y prendre du plaisir, j’ai l’indécence de recevoir de l’argent pour ça.

    • Le gros problème des sciences humaines, c’est qu’il n’y a pas de sous en effet donc c’est démerde toi ou passe un concours pour donner des cours à la fac 😦

      En tout cas, merci pour ton témoignage, ça fait plaisir de voir que c’est possible : être payé pour faire de la recherche «  »inutile » » 😀 En plus je trouve ça fascinant maintenant que tu en parles, putain les yeux des araignées quoi, mais oui ! Tu fais ça dans quel cadre ? (si c’est pas trop indiscret)
      Et bienvenue ici ! 🙂

  3. J’allais également évoquer « On connait la chanson », et étais sur le point de dire que le mieux, c’est de répondre, comme le personnage de Camille, que ça sert à faire parler les cons. Je viens de terminer la mienne (de thèse), j’ai quand même quelques années de plus que toi et je ne me sens pas moins bien lotie que ceux qui ont déjà une maison, des gosses et deux chiens, même si j’ai vu durant ces 5 ans (oui, j’ai mis 5 ans) tout le monde « avancer » dans la vie, comme on dit. Mais faire une thèse, c’est avancer aussi, chacun sa voie.

  4. Ah, et sur la recherche en sciences humaines qui ne sert à rien, il faudrait faire entrer dans le crâne de certains que si jamais personne n’avait cogité un minimum ou fait de la recherche en littérature, philo, socio, histoire, etc., les universités de lettres (et accessoirement les fraudes écoles style ENS) n’existeraient pas, car il n’y aurait RIEN à enseigner.
    Je me dis que nous sommes les bons samaritains du siècle nouveau, la poignée de Gaulois qui combat l’envahisseur romain : dans ce grand monde capitaliste, on bosse gratuit pour le savoir et la communauté. C’est pas beau? On devrait créer une grande et belle association de résistance intellectuelle contre le profit. 🙂

    • Tu l’as fait sur quoi ta thèse du coup ? (promis, je dirai pas que ça sert à rien !)
      Sinon je suis super motivée par cette idée d’association de résistance intellectuelle contre le profit, on s’y met quand ? 🙂

      Merci pour tes réflexions et bienvenue par ici.
      (et moi j’aime bien les « fraudes écoles »)

      • Grosso modo, sur les représentation du genre dans la littérature féminine d’un lointain pays (je reste évasive car certains curieux avaient trouvé ma véritable identité sur mon précédent blog en mettant bout-à-bout les indices).
        Et on s’y met quand tu veux, je suis sure qu’on pourra recruter des membres sans problème ! 😀

  5. Pingback: Un repas trop ordinaire : ceci est une fiction. | ... dorment furieusement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s